Les costauds ont la cote au cinéma. Au lieu de tourner dans les derniers direct-to-video où pullulent aujourd’hui Van Damme et autres karatékas d’une époque révolue, ces amateurs de gonflette se paient les auteurs qui font les choux gras des festivals de cinéma à travers le monde. Il faut croire qu’à la petite école ils préféraient autant les arts dramatiques que le football, parce que ces colosses, au-delà de leur enveloppe taillée au couteau, savent jouer. Tom Hardy, lorsqu’il n’est pas dans un Christopher Nolan, est donc aperçu dans Tinker Tailor Soldier Spy de Tom Alfredson ou dans Lawless de John Hillcoat. Au Danemark, c’est Kim Kold dans l’excellent Teddy Bear nous fait tirer la larme avant de jouer à la star d’Hollywood. Dans Bullhead, le surprenant premier film du belge Mickaël R. Roskam, nous faisons la découverte de Matthias Schoenaerts, gros baraqué aux yeux tristes de Snoopy, qui depuis a joué dans le dernier Jacques Audiard, De rouille et d’os. S’être retrouvé dans un film moyen, l’acteur aurait réussi à tirer son épingle du jeu, tant il fascine. Ici, il tient avec panache la tête d’affiche d’un thriller sauvage et percutant, sélectionné à la dernière cérémonie des Oscars dans la catégorie Meilleur film étranger (contre Monsieur Lazhar et Une séparation).

Le visage mou comme un steak épais de deux pouces, Jacky Vanmarsenille (Schoenaerts) est un éleveur de bovins dans la province de Limbourg en Belgique. Sous ses combinaisons de travail et ses vêtements de sport, Jacky cache une masse boursoufflée qui ferait rougir M. Muscles from Brussels en personne. Dopé aux hormones de croissance, il est au centre d’un important trafic de cet «aidant naturel» destiné à rendre votre bavette de bœuf un peu plus tendre. Alors qu’il est sur le point de conclure un nouveau deal afin de fournir un distributeur de ces super vitamines, une enquête autour du meurtre d’un policier resserre l’étau sur Jacky et sa bande. De quoi doubler ses doses, surtout lorsqu’un fantôme du passé viendra la confronter à ses secrets les plus enfouis.

Si Bullhead est un taureau, il possède deux têtes. La première tend vers le film criminel européen assez classique. Les gueules sont moches, le temps et gris et tous sont les prisonniers d’un jeu pervers où la délimitation entre bons et méchants est tracée dans l’eau boueuse. Mais tout le monde s’exécute sans broncher, parce qu’il leur est impossible d’aller à l’encontre de leur nature. Jacky lui, ne sait même pas ce qu’est sa nature. On lui a arraché un jour fatidique alors qu’il n’était qu’un enfant. Personnage tragique, dont l’apparente neutralité peine à contenir toute la force et la frustration qu’il contient, Jacky est l’un de ces monstres pour lesquels nous ressentons de l’empathie parce que nous les savons victimes du sort.

C’est cette deuxième tête donc, celle qui regarde et se concentre sur l’enfance et le passé de Jacky à l’aide de nombreux flashbacks, qui donne au film sa saveur particulière (tête fromagée quelqu’un? Passons). Il ne s’agit donc pas tant d’un Pusher chez les bouseux que d’une étude de caractère laissant l’action et le glamour aux films de genre. Grâce à une réalisation épurée, efficace, l’émotion passe comme une claque de lutteur sur la poitrine. Et bien sûr tout cela est principalement dû au merveilleux travail de Schoenaerts, tout en retenue, doux et docile entre de courts moments de pure violence à donner froid dans le dos. Son caractère imprévisible, tout comme cette structure narrative imbriquée qui sait allier le drame et le burlesque (deux garagistes mêlés au meurtre du policier sortent tout droit d’une bédé de Franquin), maintient l’intérêt jusqu’à la finale, bien sûr inexorable. Quelle tragédie en effet ne se termine pas dans les effusions de sang? D’une maitrise et d’une force impressionnables, Bullhead annonce l’arrivée de deux talents que nous gagnerons à surveiller.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.