Un film, c’est d’abord et avant tout le récit cohérent d’une histoire.  Un bon roman, pour sa part, peut naviguer entre essai, récit philosophique, épopée fantastique et hypothèses existentielles sans souffrir d’incohérence.  Parfois, ces deux univers étonnamment proches mais distincts ne devraient tout simplement pas se rencontrer.  Certaines épopées devraient s’en tenir à la littérature.  De manière tout simplement criante, Cloud Atlas, du romancier David Mitchell, semble être de ces livres inadaptables que d’ambitieux réalisateurs ont tout de même décidé de porter à l’écran.  Et malgré tous leurs efforts notables, Cloud Atlas s’échoue dans un bric-à-brac enguirlandé d’innombrables personnages et de complexité avortée.

Leur renommée faite avec leur trilogie de The Matrix, les frères Wachowski ont de toute évidence eu accès à un colossal budget et à des ressources inimaginables pour permettre à cet amalgame de personnages et d’époques de voir le jour au cinéma.  Avec tous leurs efforts mis sur une distribution de première classe (Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Susan Sarandon et Hugh Grant, pour ne nommer que ceux-là), des décors époustouflants et des maquillages saisissants (qui devraient d’ailleurs leur garantir au minimum une mention aux oscars), il est à tout le moins surprenant de voir que toutes ces ressources n’ont pas été mises à la disposition d’un scénario qui se tient.  Avec comme excuse une complexité et une profondeur plus que mal exploitée, ce film, dont la longueur est digne d’un marathon, s’emmêle dans ses propres fils.  Même si on veut bien faire confiance en l’intelligence du public et en sa capacité de faire des liens et de tirer des conclusions lui-même, toute cette mascarade où chaque histoire qui est présentée se dispute tour à tour du temps à l’écran, jusqu’à ne plus être que confusion et scènes tronquées.

D’ailleurs, comment résumer cette histoire qui n’en est pas une, mais bien six, qui plus est se déroulent toutes à des époques différentes et jouent dans des registres complètement à l’opposé ?  Dans Cloud Atlas, on passe en quelques secondes à peine d’un drame à l’allure historique prenant place en 1850, à l’histoire aux ambiances de triller de cette journaliste des années 70 (Halle Berry) qui mène une enquête sur un scandale nucléaire, pour sauter dans la déroute complètement burlesque d’un vieil éditeur anglais dans notre monde contemporain(Jim Broadbent), prisonnier malgré lui d’une ridicule maison de retraite, en finissant par l’épopée fantastique d’une asiatique du futur (Doona Bae) qui tente de faire jaillir la vérité sur l’horrible système sociétal dans lequel elle vit.  Vous n’y voyez aucun lien ?  Nous non plus.  Et cet aperçu d’histoires qui s’entremêlent n’est qu’un échantillon de tout ce qu’on trouve dans Cloud Atlas sous l’excuse de réincarnation et de vies antérieures.

Y a-t-il quelque chose de plus frustrant que de se faire zapper une émission de télévision alors qu’on la visionne ?  C’est pourtant cette impression qui ne nous quitte pas dans Cloud Atlas alors que s’acharne un montage implacable, déterminer à miner toute immersion dans l’une de ses multiples histoires.  Alors qu’en de rares moments les scènes qui sont découpées puis collées ensemble s’emboîtent de manière merveilleuse et étonnante, la majorité du film, quant à lui, voit se succéder un enchevêtrement de séquences qui ne font entre elles que des liens tirés par les cheveux, finissant par couper la tension dramatique et les émotions que suscite chaque segment.

Une distribution aussi remarquable, emplie de talent d’exception qui joue avec brio de multiples rôles dans chaque histoire, une direction photo impeccable et beaucoup, beaucoup de budget ne peuvent racheter Cloud Atlas qui ne prend appui sur aucun lien vraiment solide.  Clairement, la complexité de l’œuvre littéraire n’est qu’effleurée, et elle demeure opaque, impossible à mouler à la structure cinématographique.  Avoir eu davantage recours aux ciseaux lors du montage aurait peut-être aidé cette méga production qui souffre de tirer dans trop de directions.  Cependant, même avec cette longueur totale qui s’étire sur près de trois heures, à aucun moment dans Cloud Atlas il n’est possible de vraiment s’attacher à un seul de ses personnages tant les récits à couvrir sont nombreux et effleurés.  À trop vouloir en faire, les frères Wachowski n’ont pu que susciter l’indifférence du public.