Melancholia, un mardi onze heures cinquante.

C’est lourd, le ventre vide, un Lars von Trier. Ça te bouffe le cœur et le recrache pour marcher dessus, bottes de pluie aux pieds.

Le prologue, ces plans (ultra)ralentis d’une femme portant son enfant, d’une mariée courant dans les bois, les branches semblant faites de laine grise lui attrapant les jambes, de cette même mariée en Ophélie de Millais — et ces références rappelant certaines œuvres de l’histoire de l’art reviendront de temps à autre, au long du visionnement, confirmées par une scène où les reproductions de ces dites références seront affichées dans une pièce du manoir — nous met déjà dans un drôle d’état. Ou peut-être est-ce l’amalgame d’un gros plan d’une Kirsten Dunst au regard apocalyptique et du Tristan und Isolde de Wagner dans nos oreilles à plein régime qui nous cloue à notre siège. Mais, malgré ça, rien ne nous laisse prévoir l’intensité qui grimpera de scène en scène, sous l’accumulation de mal-être. Le trouble dans lequel nous plongera Melancholia.

(Je parle au nous bien rapidement, j’en conviens. Qu’est-ce que j’en sais, de votre trouble. [Je l’espère, sans doute. Me sentir moins seule.] Peut-être devrais-je marcher lentement vers le je.)

Elle porte bien son nom, cette Mélancolie. La planète, oui, qui, entrant en contact avec la Terre représente la collision entre deux sœurs (vraiment?), Justine (Dunst) et Claire (Charlotte Gainsbourg). Mais surtout l’émotion. L’humeur. Jouée par Dunst de sublime façon. Je ne l’aurais pas cru même si on me l’avait juré ; Kirsten Dunst, meilleure actrice à Cannes? Oui. Parce qu’elle ne joue pas un personnage. Non. Elle joue un état. Dépressif de surcroît. Elle joue magnifiquement la lourdeur, l’incapacité de vivre. Elle joue la sœur qui fracasse le couple, la famille. Son propre couple, la nuit de son mariage. Sa vie. Et la vie des autres. La mélancolie c’est l’autodestruction. La lente. Celle qui laisse pousser les cheveux un temps, celle qui les coupent maladroitement, plutôt que de les savonner. La fulgurante. Celle qui expulse le mal, celle qui expédie l’angoisse au fond d’un flacon de comprimés. La douce. Celle de l’enfant qui ferme les yeux et tend la main sans paniquer.

Et puis il y a la sereine. Celle qui construit une cabane magique pour s’y cacher.

Mais existe-t-elle seulement, Justine? Ou n’est-elle pas seulement un prétexte à la destruction? La Terre, la vie sur Terre est infernale, dit-elle. Elle ne manquera à personne. N’est-elle pas seulement l’intériorité de Claire, la part dépressive de Claire, celle qui, alliée à l’anxiété, mènera à l’éclatement? Justine et Claire, bipolarité d’une seule et même femme?

Le film est divisé en deux parties. Il y a Justine, puis viendra Claire. D’une section à l’autre, il semble y avoir un glissement entre les deux sœurs. De la maternante, Claire passe tranquillement à la petite fille dans le besoin, angoissée. Justine, quant à elle, semble se sentir de plus en plus à sa place tandis que Melancholia approche de la Terre. La mort imminente la réconcilie avec la vie qu’elle a tant de difficulté à mener. Elle devient alors celle qui prendra soin des siens, avant le grand fracas.

Et là, je me relis.

Et plus je relis ce texte, plus j’ai envie d’être honnête avec vous. Je ne sais pas si j’arrive à vous persuader de voir ce film. Oui, c’est un film lourd. Oui, si la dépression automnale ne vous a pas encore atteinte, elle se précipitera fort probablement à votre porte après avoir visionné Melancholia. Mais demeure que ce film, je l’ai écouté sans bouger d’un poil. Moi qui habituellement grouille, croise et recroise les jambes, avale une gorgée d’eau. En finale, je me suis rendue compte que je n’avais pas bougé d’un poil. Que ma bouteille d’eau était encore intacte. Que dans mon cahier de notes il n’y avait presque rien. Qu’en moi, par contre, quelque chose avait bougé.

Quand une œuvre me chavire, même négativement — je n’ai pu faire mes achats, pourtant j’avais prévu m’y rendre après le film ; je suis rentrée directement chez moi, la tête ailleurs —, je la considère d’emblée comme excellente.

Je crois que cette dernière phrase, c’est le mieux que je puisse faire pour vous convaincre.