Cinq ans entre deux films, c’est long. Surtout lorsqu’il fallut également patienter le temps d’un quinquennat pour l’avant-dernière vue. À force, en amont l’attente est insoutenable et en aval, difficilement honorable. Après un silence prolongé depuis son titanesque There Will be Blood, Paul Thomas Anderson nous revient par la porte d’en avant avec The Master, continuant où il l’avait laissée sa recherche sur les mythes fondateurs et récalcitrants de l’Amérique impériale. D’un brillant exposé sur les relations intimes et complexes entre le triomphe de la pensée mercantiliste et les intérêts de conservation du protestantisme au tournant du 21e siècle,  nous passons à un projet tout aussi ambitieux, cette fois-ci concernant la prolifération de nouvelles croyances et religions au sortir d’une Seconde Guerre mondiale qui laissa plusieurs hommes brisés. Le résultat, d’une maitrise formelle indéniable et détenant quelques-unes des plus poignantes performances d’acteurs du cinéma américain de mémoire récente, hypnotise, même si nous gardons la sensation depuis le visionnement de – comme tout bon test de personnalité scientologue – s’en être fait passer une bonne.

Si le choc initial pour le spectateur est esthétique (la définition grâce à la pellicule 70mm, les constructions sonores de Johnny Greenwood, la recréation des États-Unis des années 40-50), celui du récit est post-traumatique. Freddie Quell (Joaquin Phoenix) s’en va-t-en Deuxième Guerre pour en revenir bredouille. L’Amérique est maintenant terre d’opportunités; providentiellement grasse, riche d’acquis d’ordre industriel, elle est prête à accueillir à bras ouverts ceux qui se sont battus pour défendre ses idéaux. Mais Freddie, comme pour plusieurs, ne se sent chez lui nulle part. Les boulots dans les centres commerciaux s’accordant mal avec sa misanthropie et ses penchants pour le sexe, la violence et l’alcool, il sera tranquillement poussé vers le large, à bord de cargos chargés de clandestins. Perdu, sans famille ni amis, le vagabond trouvera sur les rives de San Francisco un bateau de plaisance où il passera la nuit, sans savoir que l’embarcation appartient à Landcaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), chef spirituel de La Cause, entre philosophie de vie et religion, vers laquelle Quell sera attiré, plus pour la figure du maitre et de l’ami incarné par Dodd que pour les préceptes que ce dernier inculque avec humour à ses fidèles.

De cette idée que ceux qui adhèrent à de nouvelles spiritualités le font afin de pallier des traumatismes personnels, The Master se concentre plus sur Quell, animal, haletant le regard vitreux entre deux lampées d’alcool frelaté, que sur Dodd, dont nous saurons peu de choses. Ceux qui s’attendaient d’y voir une attaque ou démystification de l’Église de Scientologie et de son créateur L. Ron Hubbard (ce qui fut redouté par les concernés bien avant le début du tournage) seront surpris de découvrir que les références restent extérieures et accessoires. Il aurait pu être question de n’importe quelle religion tellement la fascination pour La Cause est indiscernable.

Pourquoi alors avoir créé une religion de toutes pièces, si ce n’est pour en faire le point central d’une réflexion sur l’Amérique et ses propensions pour les cosmogonies révisionnistes? En limitant son champ sur Quell, au demeurant antipathique et trop extraterrestre pour en faire le sujet central d’un drame psychologique (même de 2h20), The Master passe quelque peu à côté de ses belles et grandes idées sur les aspects bénéfiques de la foi (même sous ses formes les plus farfelues) en période de crise.

Les excentricités de la mise en scène (l’introduction des marins sur la plage, la finale anticlimatique qui n’est pas sans rappeler celle de There Will be Blood et des films de Kubrick, influence directe d’Anderson) et le jeu magnifique de tous les acteurs valent néanmoins à eux seuls le prix d’admission, et si nous ne sommes pas convaincus ni renversés par ses propositions, The Master reste un objet filmique aux ambitions réconfortantes, surtout à la fin d’une année cinéma qui nous laissés sur notre faim.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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