L’OVNI français attendu depuis Cannes 2012. Celui qui devait repartir avec la Palme, rien de moins, selon la critique française, réunie derrière son réalisateur maudit, Leos Carax, qui d’ailleurs fut brièvement lui-même critique à la pige. Le scandale de voir Haneke réaliser un doublé avec Amour trois ans après Le ruban blanc. Treize ans d’attente (Pola X, 1999) pour se faire couper l’herbe sous le pied. C’est pour quand le trophée, Carax? Surtout lorsque tu composes ton élégie en mémoire du cinéma d’antan, celui du Golden Age et des énormes caméras 35 mm, des superstars et des ambitions démesurées? Que reste-t-il à écrire après le triste épilogue? Where do we go now from nowhere chantait Nick Cave, que tu aimes probablement pour son romantisme lyrique, sinon vous aurez toujours Kylie Minogue en commun.

Alex Christophe Dupont, dit Leos Carax, dit Le Oscar à X pour l’anecdote. Voilà pour le cinéaste. Denis Lavant, l’alter ego depuis Boy Meets Girl en 1984, incarne Monsieur Oscar (tiens tiens), qui enfile les rôles à la façon d’un tueur à gages, préparant ses métamorphoses dans le cul d’une limousine blanche conduite par Céline (Edith Scob). Oscar est fatigué. Trop de rôles à la queue leu leu, déjà que depuis ses débuts les caméras se sont miniaturisées au point d’avoir disparu complètement. Sans repères, continuer « pour la beauté du geste », voilà la seule eau qui permet au moulin grinçant de tourner.

Lorsqu’on le rencontre au petit matin, Oscar termine un rôle de richissime banquier, quittant sa demeure après avoir embrassé ses enfants sur la tête. Céline, l’agente, l’impresario, l’attend dans la limousine, avant de lui dévoiler le topo bandant de la journée : neuf rôles, de la mendiante jusqu’au clochard monstrueux, en passant par le modèle de capture d’image virant à la séance de S&M et le malfrat sorti d’un film de Bruce Lee. Le méthodiste s’exécutera avec lassitude, se beurrant le visage de colle afin d’y appliquer multiples moustaches et barbes et prothèses de latex. Les rôles se succèdent lentement et le jour fait place à la nuit. La limousine blanche pourfend difficilement l’obscurité, aspirée par son environnement. Oscar survivra-t-il seulement à toutes ces mises en scène? La schizophrénie résultante de cette orgie d’avatars aura-t-elle raison de sa santé mentale? Les paris sont ouverts et tenus par les limousines de Holy Motors inc, chargées de transporter tous les acteurs de l’Hexagone, chœur grec tout désigné pour ce film au final inclassable, entre Gaspar Noé, Jean-Luc Godard et Harmony Korine (ils se sont partagés le directeur photo Jean-Yves Escoffier et Carax joua un petit rôle dans Mister Lonely).

Mais pôvre est le Carax lorsqu’il patine. Holy Motors a d’abord le mérite de son sujet : le cinéma comme moteur et comme créateur d’univers autosuffisants. Avec le cinéma on arrive à tout, disait l’autre. Le réalisateur en est bien sûr conscient en se mettant devant la caméra en ouverture. Debout en pyjama dans une chambre d’hôtel, il découvre une porte secrète qui l’amènera au milieu d’une salle comble, illuminée par une projection alors que des panthères et autres félins parcourent les allées. L’écran, la genèse, voyez le genre.

Tout ça est bien beau, même que c’est du matériel pour faire un sacré bon film pour tous les cinéphiles prenant un peu trop au sérieux leur amour du septième. Sauf que tout ici est un peu mou, à part Denis Lavant, qui lui s’investit jusqu’au bout. La réalisation est terne, plate, l’écriture dactylographiée à la virgule parce que de la façon que c’est déclamé il ne faut absolument rien perdre, au risque de paraître con si l’on ne tombe pas immédiatement en pâmoison.

Difficile de ne pas prendre cette succession de sketchs séparément. Certains sont sympathiques, comme celui de Monsieur Merde, gnome clochard présenté dans le triptyque Tokyo! en 2008. Hommage au cinéma de Louis Feuillade et aux monstres de la Universal, ce court dans le long amuse et divertit, malgré une finale assez ridicule dans le registre « je suis un auteur chiant, malgré tout ».

Le reste du temps les violons zigonnent des airs qui veulent tirer les larmes et dans ces moments que Carax s’enfarge dans les fleurs du tapis pour de bon, réfutant par le fait même ses propres prétentions cinématographiques en position de réalisateur de la marge, observateur de l’extérieur ; celui le mieux situé probablement pour signer l’avis de décès d’une certaine vision du cinéma. Déjoué dans son incapacité, il décide de se rabattre sur de nombreuses références, creuses bien sûr pour ceux qui ne les reconnaîtront pas (quel est l’intérêt?). Tout ça lorsque Kylie Minogue ne vient pas nous pousser une chansonnette se voulant le premier single de la bande originale de la fin du monde et qu’Eva Mendes ne se retrouve pas à proximité d’un pénis en érection (répondre à la puérilité par la puérilité). Pour faire court, ce n’est pas normal que le moment le plus intéressant et réussit d’un film soit son entracte.

Ambitieux, magistral, voire total ce Holy Motors? Si l’on laisse croire au cinéphile que ce qui est montré est profond et si le résultat est cryptique, soyez assurés qu’il trouvera un moyen de trouver du sens là où il en a que très peu. Nous préférons passer par-dessus ce film facile, cherchant son salut dans l’intertexualité, alors qu’il aurait tellement eu à dire.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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