Alors que l’on croyait avoir atteint les bas-fonds avec Incendies de ce que nous appellerons à l’avenir notre cinéma « poutine aux dattes », Anaïs Barbeau-Lavalette se tirebouchonne une place sous le soleil de la Palestine en nous faisant justement croire qu’elle a écrit le scénario d’Inch’Allah en convalescence d’une insolation débilitante. Une magnifique tour de Babel en biscuits soda que cette vue confuse, ronflante au point d’en oublier son propos, qui ne vole jamais plus haut que les banalités d’usage au sujet de la guerre (la haine engendre la haine, etc.), pendant que le spectateur cherche sa télécommande pour voir de quoi à l’air Occupation double cette année. Mais ce n’est pas de la télé, plutôt du cinéma à gros sabots biscornus, malheureusement pour la plèbe cinéphile qui devra une fois de plus se coltiner les Oscar bait des films micro_scope (producteurs de ces Incendies et de Monsieur Lazhar), la conscience bien tranquille de s’en être fait passer une bonne (conscience) durant 110 minutes de « vérité » et de « sincérité » bariolées à la grandeur, de bord en bord, jusqu’au rhume de cerveau.

Chloé (Évelyne Brochu, un daim pris dans les phares d’une automobile) est une obstétricienne qui fait la navette entre un camp de réfugiés palestinien à Ramallah, où elle travaille, et son appartement à Jérusalem. Tel un spectre elle traverse le Mur de séparation, tiraillée entre son amitié pour Ava, sa voisine de palier israélienne, militaire chargée de contrôler l’un des points de contrôle du Mur, et celle pour Rand, l’une de ses patientes enceintes. Québécoise de souche, Cisjordanienne d’adoption, la jeune femme se trouvera bien malgré elle mêlée dans le chaos inextricable d’un conflit auquel elle aura ultimement à participer.

Mauvais de façon pernicieuse, parce que dissimulé sous un fatras de bons sentiments aussi difficiles à pulvériser que le mur qu’il met en scène (reconstruit en Jordanie), Inch’Allah cherche son reflet dans la glace pendant une bonne heure, perdu entre le souci documentaire de capter le « moment » et un total désintérêt quant aux raisons qui rendraient ce moment intéressant à nos yeux. Sont donc très bien filmés de grands pans de rien du tout, d’errances abyssales dans les décombres d’une guerre dont on ne cherche pas à comprendre les tenants et aboutissants, parce que de toute façon toutes les guerres se ressemblent, tous les êtres humains aussi, Israéliens et Palestiniens et Québécois, et toutes les femmes également dans leur amour du rouge à lèvres (!). Devant l’impossibilité d’entrer dans le vif d’un sujet quasi inexistant, le film reste à l’intérieur de zones sécurisées et nous montre les déflagrations et la violence de très loin, et la lumière qu’il tente de nous rendre nous parvient de manière diffuse, derrière les nombreux voiles de sa morale bienpensante.

Cinématographiquement, de nombreux problèmes d’ordre logique minent la concentration et sans repères, il est difficile de voir autre chose qu’une extrême paresse de la Barbeau-Lavalette dans l’élaboration de son histoire (rappelons-nous que le cinéma est narratif, impossible de s’en tirer, oui, même Stan Brakhage). Bref, rien de tout cela ne passerait dans une table ronde d’un cours de scénarisation au cégep. Ne cherchez donc pas la jolie abstraction et l’évocation crue dans des scènes qui s’emboitent difficilement, quoiqu’en diront les chantres de la critique pédagogique avec autocollants qui sentent les raisins pour l’effort.

Inch’Allah dénote l’incapacité de sa cinéaste de prendre un budget de 5,8 millions de tomates et des prétentions festivalières sérieuses pour faire autre chose qu’un exercice autobiographique brouillon qui parlera à un minimum de gens. Rien de bien grave au bout du compte. N’allons pas le voir le film et c’est tout. Ce qui laissera par contre un goût amer (du moins ici au Q.G. du Quatre trois) c’est ce sentiment que l’immunité critique à été accordée au film en amont de sa première québécoise au Festival de cinéma de la ville de Québec. Comme si, avec les entrevues et les chroniques, les portraits et les récits de tournage, tout était joué d’avance. Bien sûr, commencent à poindre quelques voix discordantes (Marc-André Lussier de La Presse, Manon Dumais de Voir, entre autres), mais avec une politesse qui frise le scandaleux. Alors nous vous l’assurons avant que vous découvrissiez le pot aux roses : Inch’Allah est pire que ce qu’ils en diront.

Marc Cassivi titrait cette semaine Tissé de fine soie une chronique élogieuse autour du film. Nous aurions plutôt opté pour Cousu de fil blanc.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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