C’est avec une tape dans le dos qu’il vous accueille dans son bureau, rempli aux babines de trophées, de médailles et de plaques. Il a des bonbons pour les enfants, des casquettes pour les pères, mais surtout la bonhomie (et derrière, l’expérience) pour faire croire qu’il ne veut que votre bien, en vous vendant une voiture que vous n’avez pas les moyens de payer. L’art de la vente automobile obsède à ce point Marcel Lévesque (un très grand Gilbert Sicotte) qu’il habite pratiquement dans la cour du concessionnaire où il passe le plus clair de son temps et enregistre ses pitchs pour les évaluer plus tard. Sa femme étant décédée, il consacre ses temps libres à sa fille et son petit-fils. À le voir comme ça, difficile d’imaginer une vie plus douce pour un workaholic approchant les soixante-dix ans. Si ce n’était de la fermeture imminente et définitive de l’usine de pâte et papier du village, que Gilbert refuse encore moins d’admettre que ceux qui perdront leur emploi, plus par abus de « pas dans ma cour » que par optimisme. Une rencontre avec un des employés de l’usine viendra perturber sa tranquille existence.

Sébastien Pilote se lance dans le long métrage avec la même force qui fit remarquer son Dust Bowl Ha! Ha! en 2007. En traçant le portrait d’un vendeur de chars de la vieille école et par extension de tout un village se définissant par le travail, le jeune réalisateur dévoile sans didactisme comment les nouvelles réalités économiques influent sur la vie du particulier. Se pensant à l’abri des tempêtes derrière la vitrine du commerce à travers de laquelle il peut observer l’apparente immobilité de son monde, Marcel reste sans le savoir un maillon de la longue chaîne du capitalisme. D’une empathie initiale, Pilote brouille les cartes et force le spectateur à voir les multiples visages de son vendeur et c’est la dualité de ce gentil crosseur aux petits mensonges blancs, soutenant tout le film, que dépeint en fines nuances Gilbert Sicotte. Homme au grand cœur ou opportuniste? Agent imbécile d’un capitalisme sur le déclin ou simple et honnête travailleur?

La réalisation est épurée, le ton est juste, la région est finalement présentée sans morbidité anthropologique, le beau avec le laid, loin des caricatures à peine camouflées qui affublent trop souvent notre cinéma. À force d’en voir, le travail de Pilote tient presque du miracle. Rien de superflu donc, sauf cette trame sonore pianotée selon les règles du mélodrame sous respirateur, sa convenance lui donnant la légèreté de coups de massue dissonants. Mais l’ensemble se tient merveilleusement et annonce l’arrivée d’un cinéaste possédant un réel talent, capable d’écrire un scénario riche (un art qui se perd au Québec) sur un sujet qui nous affecte tous de près ou de loin. Descendant direct du meilleur de notre cinéma social, Sébastien Pilote a réalisé avec Le vendeur ce qui s’avérera sûrement l’un des films québécois les plus intéressants de l’année 2011.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.