Ayant tout juste terminé de lire le récit des frères Bondurant livré par le petit-fils de l’un d’eux (Matt Bondurant) dans son roman intitulé The Wettest Country in the Wold, c’est avec impatience que j’ai attendu de pouvoir enfin visionner son adaptation cinématographique.  Réalisé par l’Australien John Hillcoat, qui n’en est pas à sa première transposition de roman vers le cinéma (il nous avait déjà présenté sa version de The Road de Cormac McCarthy en 2009), Lawless s’attaque à l’histoire à peine croyable des frères Bondurant qui ont œuvré en tant que contrebandiers pendant les années de la prohibition américaine.

Franklin en Virginie, 1931.  Ayant tous un penchant certain pour le spectaculaire et le dangereux, les trois frères Bondurant, Howard (Jason Clarke), Forrest (Tom Hardy) et Jack (Shia LaBeouf) décident de tirer leur épingle du jeu en plein cœur de la Grande Dépression en tâchant d’étancher la soif de leurs miséreux voisins victimes de la prohibition.  Orphelins de la grippe espagnole, les trois frères règneront en maître dans le cartel de l’eau de vie pendant de nombreuses années, frayant avec certains des gangsters les plus influents de l’époque, et réussissant à mettre sur pied une station permanente d’approvisionnement en alcool illégal.  C’est cependant l’arrivée nouvelle dans le comté rural d’un inspecteur de police zélé (Guy Pearce) sorti tout droit des rues de Chicago qui viendra mettre un terme à cette époque de prospérité clandestine.  Charlie Rakes, l’inspecteur en question, s’attellera à la tâche de traquer quiconque refusera de le soudoyer pour continuer son marché illicite, la contrebande faisant vivre plus d’un homme dans le comté de Franklin.  Refusant évidemment de se soumettre, les Bondurant déclareront donc la guerre à cet opiniâtre ennemi qui n’aura de repos que lorsque tous les alambics illégaux seront saccagés et leurs propriétaires matés.

Avec comme toile de fond une histoire vraie, Lawless ne parvient cependant pas à être complètement crédible.  Bien que les épreuves subies par les personnages soient véridiques, la perception du temps subit une telle distorsion dans la trame narrative du film qu’il apparaît presque impossible aux yeux du spectateur que les personnages aient pu survivre à tant d’assauts.  D’ailleurs, l’histoire complète des Bondurant étant condensée en une seule année dans Lawless plutôt qu’étalée sur plusieurs années, la crédibilité de l’adaptation en est grandement compromise.  En effet, la concentration de tous ces incidents sanglants qui assaillent sans répit les frères hors la loi (Forrest en particulier) donne à penser que les spectateurs ont davantage affaire à une sorte de Robocop qu’à un simple bootlegger coriace.  De plus, il est malheureux de voir que malgré un rythme lent dans l’ensemble, Hillcoat a tout de même réussi à précipiter les évènements. Finalement, en ayant modifié certains détails capitaux du récit, il diminue par le fait même énormément la finesse de ses personnages, et se contente davantage d’en mettre plein la vue plutôt que de mettre en valeur l’intelligence rusée et stratège des frères contrebandiers.

Rassemblant une distribution des plus impressionnantes, Lawless nous laisse cependant sur notre faim en relayant certains de ses interprètes les plus talentueux à de simples rôles secondaires.  C’est notamment le cas de Gary Oldman, qui apparaît tout juste le temps de quelques maigres scènes, et de Jessica Chastain qui campe certainement l’un des personnages les plus intéressants et les moins bien exploités du récit.  Fidèle à lui-même, Tom Hardy dépeint avec justesse et subtilité un Forrest complexe et introverti qui crève l’écran de sa présence colossale.  Ses deux frères font malheureusement bien pâle figure à ses côtés, Shia LaBeouf se contentant de livrer la marchandise sans grand charisme, et Jason Clarke, limité au rôle diminué voire quasi absent du vétéran traumatisé qu’il interprète sans vraiment briller.  La plus grande déception de la distribution demeure cependant Guy Pearce qui semble se départir d’une bonne dose du talent qu’on lui connaît habituellement pour se complaire dans la facilité d’un rôle stéréotypé qu’il rend excessivement superficiel.  Et que dire de la jeune Mia Wasikowska, qu’on a à peine remarqué.

Ce récit, malheureusement inégal par moments, cache certaines séquences à l’approche hyper réaliste qui insuffle une dose de vraisemblance bienfaitrice dans ce film souvent exagéré.  Dans cette brutale société américaine où la loi du plus fort sévit, Hillcoat expose dans Lawless des scènes de règlements de compte où la violence est à peine voilée, enchaînant les giclées de sang et les blessures sordides.  Un peu crue pour un film seulement classé treize ans et plus, cette approche abrupte et violente sert cependant très bien le récit, malgré une intention de tape à l’œil évidente.

En dépit d’une adaptation cinématographique flamboyante, l’histoire des frères Bondurant telle que relatée par leur petit fils Matt demeure encore plus spectaculaire et incroyable que celle que John Hillcoat nous propose dans Lawless.  Les quelques fautes de parcours de Hillcoat viennent malheureusement ternir ce film à la direction artistique impeccable et à l’enveloppe musicale parfaite.  Malgré ses bons coups, ce sont ses acteurs inégaux, son récit tantôt inutilement ralenti par des scènes sans intérêt, tantôt accéléré à excès, et la faiblesse de certains personnages qui font que Lawless ne réussit pas exactement à livrer la marchandise qu’il nous promettait.