Surdéfini, sursaturé, voire surfait, Samsara de l’américain Ron Fricke possède les moyens de satisfaire ses ambitions, c’est-à-dire d’offrir au public une expérience visuelle sublime, semblable ou supérieure à celle d’autres œuvres reconnues du genre documentaire « non narratif » (la trilogie des Qatsi, Baraka, que Fricke réalisa il y a vingt ans et dont ce film se veut une suite spirituelle). Tourné dans plus de vingt-cinq pays pendant plus de quatre ans, dans un format de pellicule permettant une qualité d’image exceptionnelle (il s’agit du premier long-métrage entièrement tourné en 70mm depuis Hamlet de Kenneth Branagh en 1996), voici un essai filmique au souffle impressionnant, mais dont la démarche et la forme ostentatoires finissent par assommer et agacer.

Où est David Attenborough lorsqu’on a le plus besoin de lui? Sans paroles et accompagné d’une musique « immémoriale » et « mystique » servant bien la formule de méditation avancée, Samsara recherche l’effacement le plus complet. Malgré cette nomination de « non narratif », oxymore faisant sourciller si l’en est s’appliquant au cinéma (avec « cinéma-vérité », nous ajoutons), l’affreux serait d’imaginer qu’il s’agit là justement d’un regard scrutateur s’apparentant à celui d’un Dieu désintéressé ou impartial à ce qui se trame à hauteur d’homme. Mais dans son incapacité de tout filmer en usant du don d’ubiquité, et étant ontologiquement bien sûr un film, Samsara n’a que de « non narratif » son appellation.

La construction du récit se veut donc cyclique, avec cette idée de la transmigration et du recommencement (ce que signifie samsara en sanskrit). Avant de pouvoir faire écho aux premiers plans du film, il faudra survoler le monde, en commençant par une exposition de panoramiques de lieux majestueux et déserts avant d’intégrer petit à petit l’humain dans son environnement. Ricke travaille graduellement par opposition (une autoroute succède au village d’une tribu africaine, des plans de la Nouvelle-Orléans post-Katrina à ceux du musée de Versailles) avec comme résultat une sorte de vertige. Mais que signifient ces comparaisons visqueuses? Que l’opulence côtoie la pauvreté? Que l’Occident est décadent tandis que l’Orient est véritable? Le message demeure somme toute superficiel, à savoir que nous, occidentaux, sommes perdus, déconnectés, victimes de la supra consommation, laids et gros alors que nous recherchons toujours plus la beauté et la minceur. Ces débordements réducteurs, aidés par la lourdeur plastique des images, font malheureusement rouler des yeux et les détournent de l’écran gorgé de lumière et de couleurs.

Le documentaire verse au final dans l’ethnographie visuelle simpliste, se complaisant de facto dans une déférence  irraisonnée envers celui que l’on appellera le « gentil sauvage ». Et lorsqu’après nous avoir beurrés vingt minutes dans notre dégueulasserie  – responsable il est vrai d’une grande partie des problèmes du monde – nous est montré en ultra gros plan une geisha versant une larme, nous nous retenons de pouffer de rire tant l’image nous rappelle la fameuse publicité de l’indien les pieds dans les déchets de l’Amérique des années 70.

Voilà une noble mission que de nous rappeler que nous tirons tous notre origine de la même soupe primordiale, que liés ensemble sont tous les êtres humains, mais en tournant les coins ronds Samsara nous met constamment au défi de ne pas regretter que ses belles images soient mises au service d’idées simplistes et stériles (ce que nous appellerons « l’effet Tree of Life »). Au mieux le démo de votre prochain cinéma maison, Samsara fait trop peu avec beaucoup.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.