Découverte inopinément par trois scientifiques à la fin de l’année 1994, la grotte Chauvet dans le sud de la France recèle parmi les plus anciennes représentations figuratives connues à ce jour (près de 32 000 ans), presque deux fois plus vieilles que celles de la grotte de Lascaux. Des lions, des ours, des rhinocéros tracés à même les parois de la grotte, parfaitement conservés et démontrant une dextérité et un talent qui nous amènent à reconsidérer ce que l’on entend par «art primitif». De par l’importance patrimoniale de ses peintures et la fragilité des lieux, jamais cette cathédrale souterraine ne sera ouverte au public. Entre en jeu le cinéaste allemand Werner Herzog (Fitzcarraldo, Grizzly Man), qui obtint une autorisation spéciale du Ministre français de la Culture de filmer à l’intérieur de la grotte, par blocs de quatre heures par jour pendant six jours. En plus des limites de temps, l’équipe est restreinte (Herzog, un assistant, son directeur photo Peter Zeitlinger et un preneur de son), des voies de deux pieds de large pour se déplacer limitent sensiblement le tournage et la technologie 3D, une première pour Herzog, est à apprivoiser sur le tas. C’est dans ce bordel à donner des cauchemars à n’importe quel cinéaste de studio qu’Herzog tente de nous faire ressentir tout le poids du temps nous séparant de nos ancêtres primitifs.

Le cinéaste est ici moins intéressé par la technique elle-même que par ce qu’elle peut nous dire sur la façon de ces artistes d’appréhender leur environnement – à cet effet, remarquer certaines fresques où plusieurs représentations d’un même animal sont fragmentées afin, selon Herzog, de reproduire le mouvement : une forme de proto-cinéma. C’est à partir de ces rapprochements que nous venons à nous demander si nous sommes si différents d’eux; ces scientifiques sondant la caverne ne partagent-ils pas les mêmes rêves que ceux de ces artistes? Ne sont-ils pas également les relayeurs d’un savoir collectif, ayant simplement troqué la torche pour des lampes n’émettant aucune chaleur, remontant vers la caverne originelle autant dans le but de recueillir une information que de se recueillir devant la puissance de ces gravures? Le comment cède le pas à un pourquoi insondable, le factuel à la vérité extatique, si chère au cinéaste allemand, ce dernier couplant ces images à la musique d’Ernst Reijseger, un autre de ses fréquents collaborateurs, les laissant se gorger de signification. Et si vous vous rappelez de la finale d’Andrei Rublev d’Andrei Tarkosvky, vous aurez une idée de l’incroyable sentiment de petitesse qu’il est possible d’éprouver devant des œuvres qui nous semble si loin et en même temps si près.

À la sortie de la salle, nous retrouvons la lumière, éblouis, comme au réveil d’un sommeil profond, sonné par l’immémorial, d’avoir presque pu poser nos mains sur les traces de celles de nos lointains parents.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.