Des morts-vivants. Des Africains dans un conteneur abandonné sur les quais du Havre, dans le Nord de la France. Un enfant, Irissa, qui se faufile entre les policiers pour se réfugier sous les quais et qui fait la rencontre de Marcel Marx, cireur de chaussures mal chaussé, séparant son temps entre le bar et la modeste demeure qu’il partage avec sa femme attentionnée. Marx fera de son devoir, durant un séjour de sa femme à l’hôpital pour une sérieuse opération, de cacher Irissa et de l’amener à bon port, c’est-à-dire de l’autre côté de la Manche, à Londres où le conteneur était destiné, tout en désamorçant l’enquête de l’infatigable inspecteur de police Monet, aux trousses du jeune garçon.

Avec que ce synopsis sous la main, il est facile de s’imaginer le dernier film d’Abdellatif Kechiche ou de Ken Loach. C’est ne pas connaître le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki, qui trempe autant depuis les années 80 dans le drame que l’humour (le drame nourrit l’humour et l’inverse). Il ne s’agit donc pas d’un pamphlet social ou politique; l’étude de la question de l’immigration en France ne va jamais plus loin que la monstration d’une réalité particulière – Irissa doit retrouver sa famille à Londres. Marx (André Wilms, la volonté chevillée au corps) ne s’épanchera jamais sur l’injustice en cours, mais tentera plutôt humblement d’aider un compagnon d’infortune. Parce que la misère est étrangère à aucun des personnages du film, que ce soit Marx et sa femme, tellement avancée dans la maladie que son docteur lui demande de croire aux miracles, ou leurs voisins commerçants. Aucun pont n’est dressé entre les classes sociales, les prolos restent dans leur fange, mais c’est bien connu, l’union fait la force, et c’est en créant un réseau de résistance clandestin que le microcosme parviendra à porter secours à Irissa. Parce qu’il la traverse, la Manche, et la femme de Marx, miraculeusement il va sans dire, guérira, pour un happy ending digne du plus sirupeux conte de fées.

Le havre est un riff sur la trame que trace Aki Kaurismäki depuis ses débuts : l’humour à froid, mais ressenti, l’affection tordue pour les classes pauvres et la dominance du rock fifties en filigrane. Ici la variation est française, mais les gueules tailladées au canif restent les mêmes, celles de tendres durs à la froc de cuir, prêts à tenir main forte pour en coller une aux méchants. Quoique les méchants chez Kaurismäki sont eux aussi les pauvres victimes des structures mises en place, comme cet inspecteur Monet (Jean-Pierre Darroussin, cousin du T-1000 et d’Anton Chigurh), qui s’en rendra compte presque trop tard.

Je ne rends pas justice au film. Parce qu’il est souvent drôle, hilarant même. Les jeux de chat et de la souris, les personnages atypiques, vivants, la vieille star du rock de la région qui remonte sur les planches afin d’amasser de l’argent pour la traversée de l’enfant, le dépouillement dans la mise en scène, une sorte de plus-value humoristique, d’où résulte un ton à mi-chemin entre un Tati et un Melville, tout est là pour faire du bien, et c’est rare aujourd’hui qu’un cinéaste du talent de Kaurismäki se donne la peine de faire un feel good movie. Cynisme ambiant oblige, Le havre pourrait sembler faussement optimiste, voire bêtement naïf.

Mais le spectateur n’est pas dupe : il est conscient que dans un univers parallèle, le nôtre, ces personnages désespèrent, se font écraser, perdent à tout coup. Mais c’est dans ce rejet conscient et partagé de l’inexorable fatalité du petit, ou comme Kaurismäki l’a lui-même dit dans une entrevue célèbre (pour l’émission française Cinéma, Cinémas), dans la pitié qu’il lui éprouve à la fin de ses films, que les cœurs flanchent ou se fendent. Ce happy ending, c’est des salades, mais du genre que l’on a toujours su se raconter au cinéma. L’ironie est si douce qu’on est plus près de Wayne’s World que de The Player d’Altman, question finale. Ils vécurent heureux… parce que le cinéma le permet.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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