Il y la justice des hommes, puis celle de Dieu. Selon les lois de la première, Bernhardt «Bernie» Tiede (Jack Black), employé de salon funéraire adoré par la petite communauté de Carthage au Texas, est coupable de meurtre. Le crime est même confessé : dans un excès de rage, l’homme tira à plusieurs reprises dans le dos de Marjorie Nugent (Shirley MacLaine), riche veuve détestée de tous, tant de ses employés qui reçurent ses coups de balai que de ses enfants qui la trainèrent en cour pour lui réclamer de l’argent.

Selon la justice de Dieu par contre, les habitants de la bourgade s’entendent sur l’innocence de l’accusé, dont le ciel serait apparemment gagné depuis longtemps, et ce, malgré l’horrible réalité de la mort de Nugent. Parce que Bernie était un joyeux gaillard d’une bonté infinie, qu’il savait écouter son prochain et qu’il avait le cœur sur la main (il distribua même l’argent de la veuve plusieurs mois après l’avoir tuée et caché son corps dans un congélateur). Même que sa relation étrange avec la vieille dame, qui alimentait toutes sortes de ragots, était perçue par plusieurs comme un geste de pure compassion, comme si les nombreux voyages autour du monde et l’opulence dont il bénéficiait par la bande ne décelaient aucun opportunisme. Énigmatique célibataire que l’on soupçonnait gai (dans le sens d’homosexuel, tsé), d’une simplicité n’empêchant pas un goût marqué pour les bonnes choses de la vie, Bernie aura été aspiré et happé par un petit bout de femme intraitable, cette dernière ayant apprécié malgré tout la présence de ce serviteur dévoué qui lui redonna goût à la vie avant de lui arracher froidement.

Documentaire (l’histoire est basée sur un fait divers) dont on aurait gonflé les dramatisations jusqu’à ce qu’elles prennent le pas sur tout le reste, Bernie nous réconcilie avec Richard Linklater, qui s’était fait discret ses dernières années. Et quel meilleur moyen de retomber en amour avec le cinéaste que de le retrouver dans ce Texas qu’il chérit tant? Savant mélange entre la comédie des frères Coen et le documentaire à la Errol Morris, Bernie s’affranchit de toute condescendance pour les habitants de Carthage (que l’on voit et entend à l’écran), où tout le monde se connait, où tous possèdent une verve sans pareil, qu’ils feront aller dans tous les sens avec une candeur attachante.

Bien plus que les acteurs, qui s’en tirent magnifiquement dans un registre près de la caricature, ce sont eux qui, par opposition, deviennent le noyau et le sujet même du film. Intransigeants dans leur conviction de l’innocence de celui qu’ils considéraient comme un ami et un confident, ils sont à ce point résolus que le procès sera déplacé dans un comté différent par souci d’impartialité. En extrapolant, il est même facile d’imaginer que Bernie commit son péché afin d’absoudre les leurs et qu’il devint par la même occasion une figure du martyr christique. C’est en prouvant son humanité – c.-à-d. sa faillibilité – qu’il se rapprochera le plus des hommes et des femmes qui comptèrent pour lui.

Linklater tient le pari d’élaborer ce scénario digne d’un Lee Chang-dong en empruntant à la farce ses plus beaux atours, et si nous ne pleurons pas devant tant de tragique c’est que nous sommes trop occupés à rire, du moins jusqu’à la fin, où le drame nous rattrape avec un retour du balancier à rendre K.O. Jack Black, qui s’offre grâce à l’emploi de Bernie et sa passion des comédies musicales plusieurs morceaux de chants ressentis – y est pour beaucoup, bien entendu, sans oublier un Matthew McConaughey en forme dans le rôle du procureur Danny Buck, jouant avec une autodérision rappelant son personnage de tombeur dans le Dazed and Confused du même réalisateur. La grande Shirley MacLaine est pour sa part égale à elle-même; pour faire simple, chacun des films auxquels elle participe se trouve bonifié de sa simple présence.

N’entre pas qui veut dans La Loi, pour reprendre la parabole de Kafka. Que vous soyez d’accord ou non avec le verdict et la peine que Bernie aura à purger, si pour lui les voies de la justice sont impénétrables, il pourra à tout le moins se réconforter à l’idée que celles du Seigneur le sont tout autant.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.