Un père qui n’a pas vu ses enfants grandir alors qu’il arpentait les routes du Québec au volant de son camion. Le malaise pour les deux fils de se retrouver après plusieurs années devant un homme vieillissant, brisé successivement par deux morts, celle de sa femme d’abord, puis celle d’une conductrice venue percuter son camion un après-midi d’automne. Samuel, concierge à Montréal, donnant l’impression d’être plus jeune parce que plus doux, ou plus vieux parce que plus sage, reçoit un appel de détresse du paternel – ce dernier incapable de conduire son camion depuis son accident – et décide à son tour de parcourir le Québec afin de retourner à la source, à Dégelis dans le Bas-du-Fleuve. Avant d’arriver à bon port, il fait une escale au Nouveau-Brunswick, où se terre son frère Alain, le grand et beau parleur, qui brouille les pistes derrière lui afin de ne pas être retrouvé.

Quatrième film du réalisateur Rafaël Ouellet, premier à se concentrer presque exclusivement sur des personnages masculins, Camion bénéficie d’emblée d’un trio d’acteurs émérites, dont la chimie opère à travers et grâce à Stéphane Breton, mémorable dans le rôle d’Alain, catalyseur entre un frère un peu mou et un père qui a perdu avec son accident sa dernière raison de vivre.

Est donné à toute la distribution un espace afin de développer leurs personnages, séparément en début de film, puis ensemble, pour aboutir dans une scène de partie de chasse où l’équilibre des rapports entre les trois hommes se stabilise à travers ce rituel de passage se soldant par la mort (on pense à Le temps d’une chasse de Mankiewicz et à La bête lumineuse de Perrault). Chacun des territoires intérieurs de Germain, Samuel et Alain est délimité avec la même attention et en résulte de très beaux moments d’intensité et de douceur, alors que les trois hommes tentent de reprendre les rênes de leur existence.

Mais ce film n’en serait qu’un autre avec des acteurs bien dirigés (Ouellet nous a déjà habitués à cela) si ce n’était d’une réalisation dynamique, tranchant nettement avec ce que le cinéma ici dit « d’auteur » nous propose depuis quelques années. La multiplication des décors et scènes – Montréal vue d’un gratte-ciel cohabite avec une rue de Dégelis décorée pour Noël – l’épluchage des échelles de plans, l’importance de la musique intra et extra diégétiques (un leitmotiv chez Ouellet) : tout dans la mise en scène tend à démontrer une grande maîtrise des éléments cinématographiques et un désir de tous les instants d’en tirer le maximum.

Si les thèmes eux sont bien connus de notre cinéma (conflits intergénérationnels du type père manquant/fils manqué, reterritorialisation des régions et campagnes) ils ont rarement été rendus avec aussi peu de complexes et autant d’assurance. Librement inspiré de certains souvenirs de Ouellet (son père était camionneur), le film respire d’une vérité qui ne peut s’acquérir sans en mettre un peu du sien.

Camion se termine sur une première neige, celle d’un hiver qui n’arrivait pas et que tous attendaient, et par le fait même fixe le parcours d’une génération qui se découvre dans les regrets de celle qui l’a mise au monde. En apprenant à accepter les impondérables pour ce qu’ils sont et à affirmer une emprise sur tout ce qui peut être changé, Germain, Samuel et Alain deviennent de nouveaux représentants du québécois de la région et de sa survivance. Frères de Marcel Lévesque dans Le vendeur et de tous ceux à qui l’on donne rarement droit de parole, s’ils semblent faire partie d’une race en voie d’une lente extinction, ce n’est certainement pas par manque de résistance.

À force de chanter les louanges de notre cinéma depuis le début de l’année, certains pourront dire que des intérêts secrets motivent notre enthousiasme. Il n’en est rien. Avec Over My Dead Body, Roméo Onze, Laurence Anyways et maintenant ce film d’une incroyable force, jamais de mémoire n’avons-nous été témoins d’une aussi belle cuvée cinématographique québécoise. Allez voir Camion.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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