Aux confins de notre territoire cinématographique se dressent quelques irréductibles « réalisateurs », dont les films, souvent qualifiés de « lents », « ennuyants », bref, de chiants comme la pluie, se matérialisent sans faire de bruit dans nos cinémas et clubs vidéo. Deux semaines à l’Excentris, une distribution limitée en DVD et, avec un peu de chance, une diffusion à Super-Écran : voilà pour ces bouts de vues une existence plus que respectable, avant de trouver les tablettes du bas des derniers clubs vidéo spécialisés encore ouverts (d’autres irréductibles), en attendant d’être dénichés par un étudiant blasé prenant un cours de cinéma québécois.

Des États nordiques de Denis Côté jusqu’à Laurentie de Mathieu Denis et Simon Lavoie, en passant Jo pour Jonathan de Maxime Giroux; tout en assumant les rapprochements grossiers qui s’en viennent, nous pouvons tout de même nous entendre sur le fait que ces films et leurs réalisateurs, sans pour autant travailler contre le spectateur, cherchent du moins à l’extirper de sa zone de confort, question de lui rappeler que le cinéma… disons de lui rappeler le cinéma tout court. C’est bien beau tout ça, mais c’est loin d’être jojo pour le quidam qui vient de s’acheter une télé DEL de 55 po. flambante neuve. Encore cette semaine, j’ai entendu une dame se plaindre de la lenteur du film Le vendeur, pas comme d’une résultante des choix esthétiques et narratifs de son réalisateur Sébastien Pilote, mais plutôt d’une façon de faire proprement québécoise lorsqu’il est question de cinéma d’auteur (elle comparait la cadence dudit film avec celle de Mon oncle Antoine).

Mais je digresse. Car l’objectif ici est d’émettre quelques commentaires sur Derrière moi, le deuxième long métrage de Rafaël Ouellet, peut-être parce qu’il est un représentant parfait de ce cinéma indépendant de « che nous » réputé sans mérite par trop de cinéphiles pour ne pas y prêter au moins une quelconque attention. Et à quoi reconnaît-on ce type de film? Tout d’abord à un synopsis famélique tenant sur une serviette de papier.

Betty (Carina Caputo), 23 ans, débarque à Saint-Clinclin du fond du rang afin de s’éloigner de Montréal (les raisons sont d’abord obscures). Errant aux alentours des cantines à patates frites tel un goéland, elle fait la connaissance de Léa (Charlotte Legault), adolescente gentillette du coin qui, entre une famille désintéressée et des penchants artistiques, cherche encore sa place. Betty charme la jeune campagnarde en lui faisant miroiter une existence nouvelle et fascinante, pourvu qu’elle la suive dans ses excès quotidiens. De premières fois en première fois, Léa fera son bout de chemin et se trouvera par la même occasion, sans se douter des projets déments que lui réserve Betty.

Fort d’une photographie saturée à en faire crever le bleu du ciel, Derrière moi traite simultanément, sous des allures de chiure arthouse, de plusieurs sujets, allant de la naïveté propre aux adolescents à la perte de l’innocence. Le tout avec une lenteur afin de retarder la fatalité du récit. Oui, c’est lent. Ça s’imbibe lentement, le pouls de la paroisse est pris avec attention, en suivant Betty à la recherche d’une proie à ramener dans ses filets.

Mais cette désagrégation narrative (dans la première heure) permet aux deux personnages de s’apprivoiser, et des banalités qu’ils s’échangent émerge graduellement non pas une compréhension profonde de qui elles sont, mais une nécessité d’être ensemble, contre l’insensibilité et l’indifférence du monde. Betty utilise Léa, c’est clair, mais les raisons de cet intérêt personnel s’estomperont pour laisser pénétrer quelque chose de plus prenant. D’une idée toute simple, par un jeu naturaliste – frôlant parfois le bafouillage – livré par des non-professionnels, la complexité des rapports entre les personnages principaux dans Derrière moi est traduite par de petites phrases de rien du tout (Betty, en arrachant une cigarette des doigts de Léa : « Tu vas te ramasser fumeuse »), qui parlent plus et mieux que n’importe quel scénario ampoulé ne saurait le faire.

D’ailleurs, une réussite du film est de refuser un moralisme à deux cennes, du type « ne faites pas confiance aux inconnus, dites non à la drogue ». Ce qui intéresse Ouellet est comment s’articule la dégueulasserie autour de son sujet, et c’est en ne prenant aucun parti que son film devient inexorable dans sa petite tragédie. Nous ne pouvons donc ressentir autre chose que de la pitié pour Léa. N’importe quel jugement à l’emporte-pièce aurait stoppé le film dans son mouvement, l’aurait ravi de sa plus grande force.

Sans tomber dans la succession de panoramiques sur du rabougri, Ouellet garde sa caméra amovible, à la recherche (de sa focale souvent, mais passons) d’un imprévisible évocateur, ce qui donne quelques scènes ressenties (un match de soccer, une soirée arrosée avec deux garçons). Les pièces musicales surprennent par leur originalité; je vous mets au défi de ne pas être scié par l’utilisation en césure du film d’une pièce franco populaire des dernières années.

Injustement relégué aux tablettes du bas que cet incandescent Derrière moi? Voyons si le succès à l’étranger de Camion, le dernier long métrage de Ouellet, saura éveiller l’intérêt ici pour ce cinéaste encore manifestement méconnu. Quoi qu’il en soit, ce deuxième film reste agréablement en tête et laisse envisager avec enthousiasme le reste d’une filmographie (Le cèdre penché et New Denmark) encore plus difficile à voir. Avec À l’ouest de Pluton, voici un incontournable de notre cinéma à micro-budget des dix dernières années.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.