Qu’ont en commun le corps démembré d’une prostituée, Le château de Kafka, un magicien proxénète tout vêtu de blanc, des saucisses cocktails et le bitume suintant le foutre du quartier Shibuya à Tokyo ? Ils figurent tous dans Guilty of Romance, dernière carte postale de l’enfer signée Sion Sono, à l’attention de tous les rigoristes de ce monde et des junkies de la défonce psychotronique. Âmes sensibles s’abstenir.

Afin de tromper l’ennui d’un quotidien soumis aux caprices et exigences d’un mari sévère, Izumi (Megumi Kagurazaka) se trouve un emploi de vendeuse dans une épicerie. À l’orée de la trentaine et d’une beauté aveuglante, on lui offre rapidement de faire profiter de ses attraits lors de séances de photos érotiques, ce qu’elle accepte d’abord avec méfiance, pour ensuite s’en délecter avec un appétit insatiable.

Alors que la jeune femme prend goût aux plaisirs d’une double vie destinée à la concupiscence, elle tombe sous les bons auspices d’une prostituée vieillissante, qui lui apprendra les ficelles du plus vieux métier du monde, avec comme précepte premier que sans amour, un homme doit payer pour son plaisir. La quête dégénérée de petites morts contrôlées ne durera qu’un temps : un cadavre est retrouvé dans le quartier des ‘’love hôtels’’ et les indices de l’enquête policière remontent jusqu’à Izumi et sa complice.

Guilty of Romance fomente en mode effeuillage la révolte des femmes contre la phallocratie nippone. Dans un cauchemar fait de néons qui n’est pas sans rappeler Enter the Void de Gaspar Noé (se déroulant également à Tokyo), Izumi butine d’une relation éphémère à l’autre, ses prédispositions masochistes latentes (dues au désintérêt de son mari) n’attendant qu’à éclore dans une orgie de transgressions morales et physiques.

Atteinte de bovarysme dans un monde sauvage et misogyne, Izumi est interprétée courageusement par Megumi Kagurazaka, se métamorphosant en Belle de jour en un claquement de doigts, endurant les pires supplices, entre les cris de jouissance et les pleurs, avec une intensité à laquelle le j-horror nous a habitués.

Mais malgré la qualité uniforme du jeu et une première heure prometteuse, le film verse à mesure dans un sensationnalisme qui cohabite difficilement avec son constat sociologique, à savoir que les rapports de force entre les sexes au Japon font des femmes soit des ménagères, soit des putains. Lorsqu’un film pornographique se veut critique de la pornographie, n’est-ce pas là mordre la main qui fait bander? Aux airs de brulot féministe couplé du meilleur de ce que le thriller psychologique peut offrir, Guilty Romance est plutôt un film d’exploitation savamment exécuté, qui ne vous laissera pas insensible, mais n’ayant malheureusement pas la force de ses prétentions contestataires, aussi intéressantes soient-elles.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.