Première artiste se spécialisant dans la performance à recevoir une rétrospective au prestigieux Museum of Modern Art (MoMA) de New York, Marina Abramovic défie depuis quarante ans les limites de ce qui peut être considéré comme « artistique » dans les sens classiques et canoniques du terme. Mère spirituelle d’une discipline bâtarde aux yeux de la majorité, elle s’est tailladé la peau, tenue au milieu d’un pentagramme en feu jusqu’à l’asphyxie, a pris des drogues dures afin de noter leurs effets et s’est retrouvée avec un fusil chargé contre elle.

Au-delà du spectaculaire de ses performances, Abramovic provoque l’implication d’un spectateur généralement passif devant l’œuvre d’art, en explorant les possibilités interactives entre ce dernier et l’artiste, exploration qui atteignit son acmé en 2010 avec The Artist is Present, présenté dans le cadre de la rétrospective du MoMA et sujet de ce documentaire de Matthew Akers et de Jeff Dupre.

Du 14 mars au 31 mai, durant les heures d’ouverture du musée, Abramovic s’est assise au milieu d’une grande pièce illuminée, devant une table et une chaise. Le public fut alors invité à s’asseoir devant elle durant une période indéterminée. Interdiction de lui parler ou de la toucher; le principe étant simplement d’échanger un regard. Certains souriront, d’autres éclateront en larmes devant l’intensité d’Abramovic. Durant plus de 700 heures, l’artiste d’origine serbe restera sur sa chaise, immobile, attentive, cherchant à atteindre une sorte de point zéro de la performance, au détriment de sa santé mentale et physique.

Le documentaire d’Akers et de Dupre construit à rebours le chemin menant Abramovic et une équipe de performeurs triés sur le volet à la rétrospective du MoMA. Entre l’enseignement de ceux et celles qui recréeront ses œuvres les plus connues et sa rencontre après plusieurs années avec Uwe Laysiepen, son ex-conjoint avec lequel elle collabora intensivement entre 1976 et 1989, apparaît graduellement la femme derrière l’artiste : narcissique, pétillante d’intelligence, drôle, caractérielle, impétueuse, titanesque. Charismatique surtout, et l’on se surprend à se laisser happer par ce documentaire somme toute honnête et invisible, tellement son sujet est fascinant dans son désir d’atteindre personnellement tout un chacun et de rendre plus accessible par le fait même une discipline artistique généralement perçue comme marginale et réservée à une élite.

Ce souhait d’Abramovic de rendre la performance « grand public » s’exauce donc sans grandes difficultés et The Artist is Present apparaît comme l’un des documentaires les plus prenants de l’année, à installer à côté de Jiro Dreams of sushi dans le rayon « la concentration et le minimalisme élèvent l’âme de l’homme ». Nous vous mettons au défi de ne pas ensuite vous intéresser au travail de Joseph Beuys, Chris Burden, Otto Muehl et de Benajmin Vautier.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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