Le cinéma, est-ce la vérité ou le mensonge vingt-quatre fois par seconde? Roschdy Zem s’est présenté devant public avant la projection d’Omar m’a tuer jeudi dernier pour s’avouer tenant de la première prémisse. La vérité empirique, celle que l’on transcrit verbatim, car tout ce qui se passe dans son film est vrai. Une sorte de totalitarisme dans la présomption d’innocence d’Omar Raddad, jardinier accusé en 1991 du meurtre de son employeuse, qui aurait réussi, avant de succomber à ses blessures, à écrire sur une porte avec son sang «Omar m’a tuer».

Zem a choisi de transposer le cas Raddad en se tenant entre deux pôles, soit le drame humain et l’enquête journalistique. Car en parallèle à l’arrestation, l’accusation et l’incarcération d’Omar, nous suivons Jean-Marie Rouart (Denis Podalydès en mode fouille-merde pince-sans-rire), romancier et essayiste, alors qu’il tente de remonter l’affaire en vue de la publication d’un livre sur Raddad. Construction serrée en parallèle, presque en compte à rebours, combat pour qu’enfin éclate la vérité, buttage à l’injustice crasse d’un système xénophobe par la bande : tous les éléments sont réunis afin de faire grincer les violons du mélo judiciaire/carcéral. Plaidoirie de la défense d’Omar Raddad : the movie, le cynique pourrait-il lâcher en coin.

Mais même avec le scepticisme sur la main, force est d’admettre Zem réalise un film convainquant, urgent, habile surtout dans sa façon de doser le drame d’Omar (Sami Bouajila d’une présence muette à glacer le sang) et de sa famille. Car malgré les grèves de la faim et l’avalage de lames de rasoir, on nous refuse la sanctification de Raddad; il y a toujours quelque chose dans son regard qui prête à confusion. Et c’est là qu’est touchée pour la première fois la vérité : jamais nous pourrons comprendre ce que l’homme a vécu, malgré les journaux, la télévision, les livres et les films. Coupable ou non, Omar Raddad a vu sa vie brisée deux fois, la première en prison, la deuxième après sa libération, ne pouvant gagner sa vie en faisant la seule chose qu’il sait faire, jardiner.

À la lumière de l’exécution récente de Troy David, Américain accusé également de meurtre et ayant  toujours clamé son innocence, jamais l’erreur judiciaire ne pourra nous sembler un sujet plus pertinent à signifier au cinéma. À la The Thin Blue Line d’Errol Morris, nous souhaitons ces films tétanisant dans leur recherche d’objectivité, non pas parce que la vérité s’impose, mais plutôt parce qu’elle se présente souvent où l’on ne s’y attend pas.

– En bonus, parce que ça n’avait pas sa place dans le commentaire, Maurice Bénichou en Jacques Vergès, ça mérite un film à part entière.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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