Le salopard fait-il le camé ou l’inverse? La défonce comme nécessité pallie-t-elle un malaise profond, permet-elle de l’affronter ou, du moins, de l’oublier un instant? En recherche constante du pénultième shoot, le toxicomane devient-il en période de sevrage l’ombre de lui-même, bombe à retardement aux yeux des amis et des proches, la promesse d’une réforme que personne ne croit plus? Oslo, 31 août est l’observation d’un « peut-être », d’un tournant dans la vie d’un dépendant, menant d’un côté à un quotidien à la petite semaine, de l’autre à un cul-de-sac.

En permission d’une journée de sa cure de désintoxication pour une entrevue d’embauche, Anders, 34 ans, profitera de sa présence dans la capitale norvégienne pour revoir d’anciens amis et pour reconnecter avec une ex qu’il n’a pas oubliée. Au cours de son périple de 24 heures, où la rechute planera au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès, le jeune homme croisera une multitude d’individus en perte de repères, qui traceront à mesure les contours d’une génération Y vieillissante, incapable de concilier les rêves d’une jeunesse pas si lointaine avec un quotidien familial aliénant au possible.

Il y a Thomas, par exemple, dont les considérations académiques peinent à camoufler une détresse de tous les instants quant à son rôle de père et de mari. Projection de ce que pourrait être son ami Anders – dont on nous fait deviner une intelligence vive sous ses airs de petit voyou – cet intellectuel, résolvant chaque problème avec une citation accommodante, est le premier d’une série de proches qui testeront la sobriété du jeune homme errant, enclin au suicide, atteint d’une tristesse que la drogue ne console qu’à demi.

Adaptation libre du roman le Feu follet de Drieu La Rochelle, détenteur du titre de l’œuvre la plus désespérante de toute la littérature française, adapté au cinéma en 1963 par Louis Malle, Oslo, 31 août remet à l’avant-plan le réalisateur Joachin Trier, qui s’était fait remarquer il y a six ans avec Reprise, à propos de deux jeunes amis aspirant à devenir écrivains. L’écriture est justement ce qui se fait tout d’abord remarquer dans ce deuxième film du metteur en scène, laissant ses personnages verbomoteurs tisser l’intrigue principale du film, à savoir si Anders replongera dans ses vieilles habitudes néfastes ou s’il s’accrochera à la vie.

Cultivés, ces jeunes gens peuvent formuler avec éloquence ce qui cloche en eux et cela est en partie responsable de leur insatisfaction chronique. Assez intelligents pour comprendre leur aliénation, mais pas assez courageux pour la supplanter par autre chose. Ils combleront donc au lieu les vides de leur existence par les séries-télés et les jeux vidéo et dévoileront Anders, par opposition, comme un étranger n’appartenant à aucune époque et à aucun lieu.

Toute la froideur et le cynisme du film tiendraient le spectateur à l’écart si ce n’était de la performance d’Anders Danielsen Lie, empathique, mais sans courbettes, du genre que l’on pardonne par pitié lorsqu’on le surprend à nous voler pour financer sa prochaine dose. Chacun des personnages qui croiseront la route d’Anders, dans les quelques minutes qui leur sont accordées, vit et respire également, même si certains donnent parfois au film une impression d’être à thèse, surtout durant la rencontre en entame avec Thomas, servant de catalyseur réflectif au reste du récit.

Chacune des précieuses minutes d’Oslo, 31 août est empreinte d’une profonde mélancolie. Cette urgence, prémonitoire d’une fin du monde prochaine pour Anders s’il ne change pas sa vie du tout au tout, fait de ce film une comète fulgurante, passant silencieusement dans le ciel avant de se désintégrer. Manquer son passage signifie pour vous passer à côté de quelque chose qui n’apparaîtra pas avant longtemps sur nos écrans : une œuvre dense et douce sur une génération qui se met rarement en scène, définitive dans sa justesse, qu’il faut retenir pour pas qu’elle ne s’échappe, mais au retour d’un poids et d’une présence incontestables.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.