Lorsqu’un film remporte d’affilée le Grand prix du Jury à Sundance (catégorie Fiction) et pas moins de quatre prix à Cannes (dont la Caméra d’Or, décernée pour le meilleur premier film), il y a de quoi piquer la curiosité des cinéphiles en mal de fraîcheur. Cela en plus d’un jeu des comparaisons – Terrence Malick principalement – semblant consacrer de facto la jeune tête brûlée new-yorkaise à la barre du projet : affirmer que Beasts of the Southern Wild (Les Bêtes du sud sauvage en français) de Benh Zeitlin était ardemment attendu relève de l’euphémisme. Alors, qu’en dit-on de ce premier long métrage n’étant déjà plus étranger aux dithyrambes et risquant de figurer sur plusieurs listes des meilleurs films de l’année?

Hushpuppy (Quvenzhané Wallis) habite avec son père Wink (Dwight Henry) au sein d’une communauté de joyeux péquenots surnommée Bathtub, où l’alcool et les fêtes abondent, où la civilisation telle que nous la connaissons est aperçue de loin, de l’autre côté d’une digue séparant le bon grain (nous) de l’ivraie (eux). Voici une version fantasmée de la Louisiane et de la Nouvelle-Orléans, et les prophéties d’une tempête qui emportera tout sur son passage (l’on pense bien sûr à l’ouragan Katrina) traversent parfois les lèvres tremblantes des plus craintifs après un verre en trop.

Précarité d’un monde déjà post apocalyptique et maladie grave obligent, Wink élève Hushpuppy à la dure afin de la préparer au pire, et lorsque la tempête prophétique se déchaîne et laisse dans son sillage une crue des eaux engloutissant la totalité de Baththub, la jeune fille à la couenne dure aura à prouver qu’elle est « l’homme de la situation ».

Composé de détritus de toutes sortes, de bouchons de bières, d’essieux rouillés, de carcasses de crabes et de bennes de camionnettes disloquées servant de radeau, le tout retenu par du fil de fer et soumis à la putrescence et à la corrosion, Beasts of the Southern Wild surprend d’abord par la richesse de son univers, qui possède un langage et une culture propres, sorte de fable cajun ou créole super chargée, vu à travers une lentille documentaire, voire ethnographique. Waterworld chez les indés diront certains, Beasts fait énormément avec peu, et parvient aisément à capter l’attention du spectateur.

Mais au-delà d’une direction artistique inspirée, valant à elle seule le détour, ce sont les acteurs non professionnels qui élèvent ce film au-dessus de la mêlée. Les performances de Wallis et de Henry sont d’une qualité brute si impressionnante qu’elles donnent envie de dynamiter tous les conservatoires d’art dramatique une bonne fois pour toutes. Bien sûr dirigés par des pros, n’en reste pas moins que le duo nous émeut à travers et malgré les excentricités du scénario, ce dernier principalement concerné par la relation père/fille qui s’effrite, parce que «ce qui nous a mis au monde doit un jour doit mourir».

Justement, question scénario, la déglingue des codes du récit initiatique (en mode « réalisme magique », pensez à The Wizard of Oz ou à Pan’s Labyrinth) dévoile à mesure une sorte d’inquiétante familiarité rendant difficile l’investissement complet à l’histoire, le film étant trop réel pour ses prétentions fabuleuses (une scène dans un camp de réfugiés entre autres) et trop excentrique pour être parfaitement sympathique. Ne sachant sur quel pied danser, le film erre souvent dans un no man’s land sinistré, accordant avec habileté le style Jean-Pierre Jeunet et le documentaire When the Levees Broke de Spike Lee, à propos de l’ouragan Katrina, mais perdant au change une clarté qui aurait bénéficié à la simplicité avouée de son récit.

Devant le danger d’extinction, un peuple cherchera à laisser sa trace. Lorsque Hushpuppy se réfugiera, apeurée, dans une boîte de carton, elle dessinera sur les parois intérieures, comme dans une caverne, sa propre histoire, à l’intention, comme elle le dit, des savants et scientifiques du futur. L’importance de la parole et du dessin comme moyens de partager la connaissance et d’entretenir par le fait même des légendes est principalement communiquée par la narration du film faite par Hushpuppy elle-même, laissant son témoignage à l’intention des générations à venir, parce que nous sommes toujours vivants dans la mémoire de ceux qui nous survivent.

Au rayon cosmogonies racontées, la plus fascinante reste celle de Zeitlin Beitlin lui-même, qui nous convainc avec son premier long métrage qu’il est déjà une figure importante du cinéma contemporain mondial. Beasts of the Southern Wild n’est pas parfait, malgré ce que les rumeurs nous ont laissés croire, mais reste néanmoins un film imposant, l’expression d’une voix unique transcendant toutes comparaisons possibles, et qui nous fera extrêmement plaisir de retrouver le plus tôt possible.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.