Troisième long métrage de la jeune réalisatrice française et ancienne critique des Cahiers du cinéma Mia Hansen-Løve, Un amour de jeunesse est au récit initiatique ce que Pickpocket de Robert Bresson est au film policier (en exagérant, nous l’admettons) : une étude fascinante sur un genre commun qui fonctionne par la soustraction d’effets cinématographiques (jeu des acteurs, montage) afin d’atteindre sa spécificité. Au demeurant touchant malgré ce que cette analogie quelque peu boiteuse laisse entendre (ou plutôt touchant justement dans sa rigueur minimaliste rappelant le cinéma de Bresson) voici une œuvre par une artiste en parfait contrôle de ses moyens, qui parvient à capter la charge destructrice du premier grand amour, dont-on ne se débarrasse jamais complètement, malgré le temps et les efforts.

Camille, 15 ans, au cœur ingénu, est éperdument amoureuse de Sullivan, 19 ans, au cœur volage. Convaincue qu’il s’agit de l’homme de sa vie et que sans lui elle n’est rien, elle est victime d’accès de profonde mélancolie lorsqu’il n’est pas là. Lui, tout en l’aimant, rêve de liberté, alors qu’il étouffe à Paris et prépare un voyage d’une période indéterminée en Amérique du Sud. Si la douleur des adieux et de la séparation inévitables sera tempérée par des lettres que lui enverra Sullivan, Camille devra se rendre à l’évidence et faire un deuil de cet amour qui ne revient pas, alors que les semaines deviennent des mois et les mois, des années. Entre-temps, la jeune fille devient femme et tombe à nouveau amoureuse, cette fois-ci de Lorenz, l’un de ses enseignants d’architecture récemment divorcé. Cette relation stable et sensée convient à Camille, jusqu’au retour imprévu de Sullivan, qui ne l’a pas oubliée et cherche à recréer un contact intime.

Nonobstant une musique à l’avant-plan qui fait parfois penser à la B.O. de Once de par ses effluves folks tonitruantes, nous sommes donc dans le domaine du film arthouse français avec une attention sur les acteurs (ou modèles, selon Bresson). À cet effet, les sous-jeux de Lola Créton (Camille) et de Sebastian Urzendowsky (Sullivan) peuvent aux premiers abords faire sourire, tant qu’ils semblent caricaturer le cinéma d’ôteur français rohmerien. Mais l’on se laisse prendre au jeu, à voir dans cette négation du rôle de composition un désir d’atteindre une réalité des sentiments qui nous serait autrement inaccessible.

Et lorsque Sullivan dira en blaguant à Camille qu’il la quitte si elle se coupe les cheveux, elle de lui rétorquer le plus sérieusement du monde qu’elle se tuera s’il la quitte, le jeu des jeunes acteurs nous apparaît au service d’une idée toute simple, celle que les premières amours, dans leur romantisme gonflé et prenant et parfois pathétique à en être drôle, nous restent parce qu’elles sont les traces d’une déchirante naïveté qui se perd avec l’âge et que l’on cherche à retrouver le restant de notre vie. Voilà donc ce qui nous intéresse chez Camille, sa capacité d’aimer complètement, comme s’il n’y avait pas de lendemain. Quand elle pleure, nous n’avons pas l’impression de voir une actrice qui vient de s’arracher les poils du nez hors caméra afin de se tirer les larmes, mais plutôt une jeune fille qui s’écroule devant nous alors qu’elle ressent pour la première fois, sans références aucunes, la fin d’une relation amoureuse.

Malgré quelques longueurs aux deux tiers et une impression que Hansen- Løve ne sait où terminer son récit – qui pourrait effectivement s’étaler sur une dizaine d’années supplémentaires – Un amour de jeunesse parvient à rendre crédible et fascinant le parcours amoureux de Camille sur une période de huit ans grâce à une réalisation elliptique épurée, occupée toujours à suivre les personnages riches et complexes qui l’habitent.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.