Nombreux sont ceux qui qualifient encore Sarah Polley de vieille âme sur le compte d’Away from Her, le premier long métrage réalisé par l’actrice canadienne alors qu’elle était âgée de 27 ans. Adapté d’une nouvelle de l’auteure Alice Munro, le film traitait des épreuves traversées par un couple alors que la femme (interprétée par Julie Christie) apprend qu’elle souffre de la maladie d’Alzheimer. Célébré pour la maturité de sa réalisation et pour la finesse de son scénario, il affirma le sérieux de la jeune réalisatrice, dont le deuxième film apparaît maintenant sur nos écrans, avec six ans de décalage. Si Polley confirme son talent avec ce Take This Waltz, l’un des plus beaux films qu’ils nous aient été donnés de voir depuis le début de l’année, nous mettrons sur le compte de son inexpérience ce qui empêche son film d’être une réussite sur toute la ligne.

Lors d’une visite dans un parc historique en Nouvelle-Écosse pour la rédaction d’un pamphlet touristique, Margot (Michelle Williams) fait la rencontre de Daniel (Luke Kirby), qu’elle retrouvera dans l’avion en direction de Toronto, ensuite dans le taxi la ramenant chez elle, pour finalement se rendre compte que le beau brun, qui ne s’est pas gêné pour flirter avec elle, habite de l’autre côté de la rue. Heureuse coïncidence, si ce n’était que Margot habite avec Lou (Seth Rogen), son mari depuis cinq ans.

À lire le synopsis, l’on se croirait dans une comédie romantique de Nora Ephron (Sleepless in Seattle, le scénario de When Harry Met Sally) ou de Nancy Meyers (Something’s Gotta Give, The Holiday) chez les jeunes trentenaires d’un quartier huppé de la Ville Reine. Il y a effectivement quelque chose d’assez léger dans cette histoire souvent drôle et touchante qui se concentre sur la naissance du sentiment amoureux chez deux personnes dans la fleur de l’âge. Mais loin de se satisfaire d’un traitement «sitcomesque», habituellement associé à ce type de film, Polley se permet de transcender avec un certain sadisme la majorité des attentes du spectateur habitué aux Friends With Benefits, Leap Year et autres exemples récents du genre populaire.

Cela est visible d’emblée lors du générique du début où est montrée Margot alors qu’elle cuisine, baignée d’une lumière de fin d’après-midi, avec une concentration telle que l’on a déjà l’impression d’être lié intimement au personnage. Cette scène, aux cadrages soignés et à la focale vacillante, nous préparant à quelque chose beaucoup plus près d’Andrea Arnold que des deux autres réalisatrices nommées ci-haut, est immédiatement suivie de celle de la rencontre entre Margot et de Daniel, d’un burlesque assumé et répondant à l’une des conventions les plus connues du genre, c’est-à-dire le meet-cute, où la rencontre insolite entre les potentiels amoureux doit démontrer qu’ils ont des personnalités aux premiers abords incompatibles et/ou les mettre dans une situation embarrassante. Et c’est ce jeu d’équilibre entre une réalisation organique et engageante et un respect presque automatique des codes de la rom-com qui rend le film si intéressant et imprévisible.

S’il s’agit donc d’une structure classique (belle jeune fille mariée à mari sincère dans ses sentiments mais quelque peu absent rencontre type parfait au détour de la vie et se voit contrainte de partager sa routine avec lui même si elle résiste du mieux quelle peut à ses charmes), Polley prend un malin plaisir à nous couper l’herbe sous le pied. Comme si elle avait vu toutes les mièvreries cinématographiques des dernières années pour ensuite décider après une peine d’amour insurmontable de se frotter à leurs conneries mensongères en les exposant toutes au grand jour. Si le résultat frustre parfois par son obstination, il a l’avantage de nous tenir en haleine et prouve que Polley n’est finalement jamais sur le pilote automatique et réfléchit constamment au développement de son récit.

Même intention transcendante  dans le choix de Seth Rogen et de Sarah Silverman dans deux des rôles principaux, en mode «nous pouvons aussi faire dans l’aigre-doux comme Sandler et Ferrell», ce qui n’a heureusement rien ici d’un gimmick. Même qu’ils sont ceux à qui sont réservés les moments les plus touchants du film. Michelle Williams, eh bien c’est Michelle Williams, et prendre plus que deux phrases pour parler de la qualité de sa performance serait présupposer qu’il est encore nécessaire de confirmer son talent infini.

Seul bémol, autant pour le rôle que pour l’acteur, ce Daniel joué par Luke Kirby, totalement inintéressant dans son apparente perfection unidimensionnelle, artiste-illustrateur et conducteur de rickshaw (ces brouettes pour transporter les touristes), possédant le quart de la complexité des autres personnages. Au charisme quelconque, donc invraisemblable à vue de nez comme love interest, il est responsable d’une d’un malaise durant tout le film, nous donnant la conviction qu’il est plus un accessoire pour faire avancer les scènes déchirantes entre Margot et Lou qu’un personnage à part entière. C’est donc dans les scènes qu’il partage avec Margot que nous avons parfois l’impression d’être dans une série B pour minettes en mal de romantisme. Jusqu’à ce que Polley, probablement consciente de tout cela, nous fasse revirer à l’envers de nouveau sans crier gare.

Mais voilà les seules difficultés devant ce film à propos des multiples façons dont le quotidien érode le couple. Et malgré des constatations qui parfois encouragent à s’ensoutaner jusqu’au cou ou à entrer au couvent illico, Sarah Polley offre tout de même une œuvre chaleureuse, fourmillante de vie, pleine de fascination pour les aléas tortueux de la vie amoureuse, qui à défaut de nous conduire toujours vers le bonheur éternel et absolu, font du moins de très belles histoires à raconter.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.