Question hagiographies tordues au cinéma, les Français n’ont rien à envier à qui que ce soit, surtout depuis quelques années, alors qu’ils adaptent les vies de leurs personnalités chouchoutes à tous les vents, tellement que c’est produit avec la même constance et précision mécanique que les tubes de la maison Barclay dans les années 60.

Après La Môme (attendez, ici au Québec c’était La vie en rose… allez savoir) et Gainsbourg (Vie héroïque), on nous sert donc Cloclo (ou Cloclo : La fabuleuse histoire de Claude François pour les cousins, ce coup-ci nous savons pourquoi, parce que l’on nous prend pour des cons), dernière introversion en règle dans le monde de la musique française, réalisée par Florent Emilio Siri, qui est plus un habitué des durs (Hostage, L’ennemi intime) que des ménestrels fleur bleue.

De son enfance en Égypte jusqu’à sa mort tragique et absurde (électrocuté en ajustant une ampoule les pieds dans la baignoire) en 1978 à l’âge de 39 ans, le film retrace en 2 h 30 l’existence troublée et troublante de l’interprète de Belles,belles belles, Cette année-là, Alexandrie, Alexandra et bien sûr de Comme d’habitude, adaptée en anglais par Paul Anka puis reprise par Frank Sinatra, ce dernier ayant partie prenante dans le scénario co-signé par Emilio Siri et Julien Rappeneau. Insatisfait chronique, l’idole des jeunes accumula conquêtes (dont France Gall) et succès populaires pendant près d’une vingtaine d’années avec un appétit cachant bien sûr un traumatisme remontant à son enfance (nous y reviendrons).

La gloire, l’argent et les filles, mais à quel prix? Comme François le répète lui-même plusieurs fois durant le film, chaque détail compte, et si le chanteur a souvent été tenu responsable d’avoir été l’un des premiers à avoir amené la façon américaine de produire de la musique en France, il faut admettre qu’il est également un parfait modèle du rêve américain exaucé, à coups de chirurgies plastiques et de répétitions de steppettes, d’intransigeance et de férocité, de narcissisme, de despotisme et de cruauté. Cloclo garde sa dentelle pour les cols de chemise; il ne sera jamais question de faire de François un saint ou une victime. Au contraire : le mythe est déboulonné avec une sauvagerie inégalée dans le genre biographique au cinéma depuis Mommie Dearest en 1981, qui dévoilait avec exubérance Joan Crawford (Faye Dunaway) en marâtre hystérique et violente.

Avant l’éveil de la bête, les premiers plaisirs offerts par le film sont ceux nous permettant suivre l’ascension du jeune François et de voir et d’entendre en filigrane le Paris musical des années 50. Les reconstitutions tiennent plus du rêve que du souci historique, et c’est très bien comme ça; elles sont pratiquement vues à travers les yeux brillants du chanteur, qui débuta sa carrière en tant que percussionniste dans des formations de jazz. De champagne et de paillettes, ses premières années de la carrière de l’artiste sont livrées avec un réel plaisir.

Côté scénario et réalisation, Emilio Siri se permet quelques pointes kitsch; nous pourrions même excuser certaines facilités scénaristiques – et elles sont nombreuses, il n’y a pas que les tubes de François ici qui sont standards – par cette propension du réalisateur à y aller d’un développement narratif presque niais tellement qu’il est prévisible… mais il faut croire que la vie imite l’art… ou le contraire. Comme cette tentative d’explication du caractère obsessionnel du chanteur par sa relation conflictuelle avec son père, qui n’aura jamais voulu d’un fils «saltimbanque». Voilà comment expliquer au lieu de nous montrer ce que nous voulons voir et c’est presque aussi subtil que l’entame de The Aviator de Scorsese, avec le discours de la maman au jeune John Hugues à propos du danger des germes. Trop de temps est consacré à ce conflit qui, sans être anecdotique dans la vie du concerné, nous apparaît somme toute utilitaire à l’unité du scénario, alors que ce dernier devrait partir dans tous les sens comme dans une chorégraphie des Clodettes.

Mais au diable si les coins sont tournés ronds : ce qui nous colle à l’écran c’est Jérémie Renier dans le rôle titre, ressemblant à ce point au blondinet à la gueule de jeune premier que c’est à peine possible, possédant le même charisme enflammant, transcendant tous les défauts ignobles avec un clin d’œil et d’une chanson pop bien décochée. Un rôle habité qui, à défaut de mériter des disques d’or, vaut bien quelques statuettes du même métal précieux. Du sur-mesure pour le jeune habitué des Dardenne, pour l’une des performances les plus totales et électrisantes de l’année.

À noter également le travail sous-terrain de Benoît Magimel dans le rôle de l’impresario Paul Lederman, livrant une performance aussi confondante que mystérieuse, à la limite de l’avant-garde stanislavskienne, si ce n’était d’un moment particulier à se fendre le cœur en quatre sur l’étal du boucher, où l’homme derrière remonte à la surface, intact, poignant, absolument magnifique. Si Renier vaut à lui seul le prix de l’admission, Magimel vaut bien une coupe de vin ou une bière au Clap, où la consommation d’alcool est maintenant permise dans toutes les salles. Maintenant vous savez.

Voilà donc pour un film qui ne réinvente pas le microsillon de vinyle, mais qui réussit à nous happer dans son tourbillon de mélodies accrocheuses et de costumes ringards au possible grâce sa fulgurance, à son refus de faire dans le subtil alors que tout dans la vie de Claude François est gigantesque, et au talent homogène de sa distribution. Vous n’aimerez pas plus l’homme derrière la vedette en sortant de la salle et pourquoi le devriez-vous? Les doux sentiments, gardons-les pour les ballades.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.