NDLR : Nous sommes conscients que depuis quelques semaines déjà notre critique maison Jason Béliveau réfère presque systématiquement toute sa titraille aux films de Xavier Dolan. Après Los amores imaginarios pour Joven y alocada (Sans peur, sans pudeur en français), il y va d’un Laure anyways pour ce Tomboy. La petite fille dans ce film se prénomme Laure et se fait passer pour un garçon le temps d’un été, donc voilà, Jason s’est étouffé avec sa gomme lorsqu’il eut son flash de génie durant la projection de presse, mais n’a heureusement dérangé personne du fait qu’il était seul dans la salle de cinéma, les autres critiques étant probablement en train de voir à la place Prometheus le cul bien confortable dans les sièges chauffants d’un Cinéplex Odéon (c’est qu’elle remonte à loin, cette projection). Il s’excuse donc et promet de déplacer son obsession à partir de la semaine prochaine sur Cloclo : La légende de Claude François, parce qu’il a vraiment hâte de voir ce film. Vraiment vraiment.

Quatre ans après La naissance des pieuvres, Céline Sciamma replonge dans l’univers des amourettes estivales chez les boutonneux(ses) avec Tomboy. Le corps svelte, les cheveux courts, armée d’une camisole, d’une culotte courte et d’une paire d’espadrilles, Laure (Zoé Héran) donne à première vue l’impression d’avoir un chromosome en trop. Venant d’emménager avec sa famille en banlieue de Paris au moment de l’année où les pièces de vêtements collent à la peau sous l’humidité suffocante, la gamine de dix ans est en quête d’amis. À sa première excursion hors de son appartement, elle rencontre une jeune fille, qui se présente au nom de Lisa. Peut-être parce qu’elle souhaite secrètement être un garçon, ou tout simplement pour ne pas décevoir les attentes posées sur elle de par son apparence, Laure se baptise Michael et devra rapiécer un tissu de mensonges qui tombe en lambeaux, jusqu’au moment fatidique où bien sûr elle aura à se confesser autant à ses nouveaux amis qu’à sa famille.

Suis-je une fille ou un garçon? Voilà où en est Laure au moment de se forger une nouvelle identité devant son potentiel groupe d’amis. Le corps est bien sûr féminin, et il est montré frontalement assez tôt dans le film afin de mettre fin à toute ambiguïté, mais les intérêts et l’attitude, la tête et le cœur quoi, la rapproche plutôt des garçons, ceux qui se poussent et se battent, ceux qui jouent au soccer et narguent les filles en riant. Mais serions-nous autant qu’elle victime de stéréotypes sexuels, nous forçant à la caser dans l’un des deux sexes à des fins de recensement? Ceci étant notre façon de combattre notre malaise devant l’ambiguïté sexuelle, parce qu’être une fille ou un garçon, c’est ce qui nous définit à priori et c’est cette univocité accolée qui nous constituera dès le plus jeune âge (garçon = petites voitures, fille = poupées).

Céline Sciamma, même en posant de biais beaucoup de questions dans son film d’à peine 1 h 20, le laisse se dérouler causalement, selon la logistique propre aux nombreux enfants qu’elle dirige avec aisance, avec cette seule conviction que le problème de l’identité sexuelle est une question d’inné plutôt que d’acquis. Déjà dans La naissance des pieuvres, l’attirance homosexuelle s’épanouissait sans que nous pussions déterminer son origine. Ici, que Laure se baptise Michaël a tout du coup de tête irréfléchi, du mensonge un peu bête (qui cache peut-être une vérité qui ne l’est pas) que nous tenons par orgueil. Parce que s’il est évidemment question de sexualité dans Tomboy, l’on y traite également avec une attention sociologique des rapports de force dans les groupes d’amis préadolescents. À ce point de vue autant que dans l’autre, la caméra se fait discrète et intime, très près des jeunes qui sont d’un naturel beau à en crever. Les dernières générations sont-elles à ce point habituées d’être entourées de caméras numériques et d’appareils photo intégrés à même les téléphones intelligents au point que cela transparaisse à l’écran? Donnons plutôt le crédit à Sciamma, qui prouve qu’elle est l’une des réalisatrices qui abordent le mieux aujourd’hui les questions de l’enfance à l’orée ou durant la puberté.

Zoé Héran nous offre d’ailleurs quelque chose de très précieux, que l’on qualifiera de courageux et de ressenti, un rôle de composition chez les naturalistes, pour une fillette de dix ans à qui l’ont s’attache immédiatement, parce qu’elle est attachante bien sûr, mais également parce qu’on aimerait la protéger d’un parcours qui se soldera inévitablement par une impasse. Applaudissements debout sur la banquette pour toute la distribution, la petite sœur, les parents, le groupe d’amis; rien ne détonne, personne n’est faux dans ce film doux et tendre, l’un des plus réussis de l’année, pour sa parfaite acuité dans son étude des zones de gris chez l’enfant devenant adulte.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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