Vous connaissez la célèbre formule : si vous vous rappelez des années 60, c’est que vous n’y étiez pas. Ken Kesey et ses Merry Pranksters, suprêmes post-beats/proto-hippies, eurent la clarté d’esprit d’amener avec eux durant leur mythique voyage à travers les États-Unis (le sujet de Magic Trip) plusieurs caméras 16mm et assez de pellicule pour couvrir la distance entre la Californie et New-York, où Kesey devait faire une apparition en lien avec la parution de son second roman, Sometimes a Great Notion. Pour les néophytes de la défonce des portes de la perception, Ken Kesey est principalement connu pour avoir écrit One Flew Over the Cuckoo’s Nest et avoir popularisé le LSD, ce voyage de 1964 pour avoir planté les graines du mouvement hippie qui allait déferler à travers les États-Unis avant de culminer avec le Summer of Love de 1967.

Ce qui reste aujourd’hui de cette expérience? Entre autres les écrits de Kesey, notamment dans Demon Box, The Electric Kool-Aid Acid Test de Tom Wolfe et les 40 heures d’images filmées qui furent présentées sans coupures lors des fêtes Acid Tests, accompagnées de performances des Grateful Dead. Ce sont ces bobines, longtemps considérées perdues, qu’Alison Ellwood et Alex Giney nous présentent ici en version condensée. Travail titanesque, qui nécessita l’apport de la Film Foundation de Martin Scorsese afin de renipper la qualité de l’image et d’y synchroniser une prise de son assez approximative, il en reste des bribes d’une expérience dont on ne pourra jamais vraiment faire le tour. Neal Cassady en Popeye verbomoteur au volant de l’autobus («Neal gets things done», est-il possible de lire sur son pare-brise), les défonces au milieu de nulle part et les premiers gilets tie-dye, les rencontres avec Ginsberg, Kerouac, Leary, et subséquemment une sorte de déception mêlée d’épuisement, comme si ce rêve d’éveiller les consciences avait graduellement éloigné les Pranksters.

Ellwood et Giney font somme toute un travail de réalisation assez bancal, du caractère invariablement chronologique de la chose, en nous réservant tout de moins quelques belles surprises, comme ce kaléidoscopique montage visuel couplé aux extraits audio des premières expériences de Kesey avec le LSD (pour le compte d’études financées par la CIA). Rien ne vient entraver la fascination que procurent ces images, d’une qualité qui nous catapulte dans Easy Rider et autres road-movies des sixties.

Avant de voir l’adaptation fictive qu’en fera apparemment Gus Van Sant dans les prochaines années (James Franco en Ken Kesey?), offrez-vous le trip originel, presque comme si vous y étiez.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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