Cinq ans après son dernier film en prises de vue réelles (The Darjeeling Limited, inextricable comme les nœuds de carrick d’un scout béjaune), Wes Anderson nous refait le coup du très joli diorama avec Moonrise Kingdom. Campé cette fois-ci sur l’île fictive de New Penzance en Nouvelle-Angleterre durant l’été 1965, le film débarque sur nos écrans après un battage sans précédent autour de sa très belle bande-annonce, décortiquée de sa chair et de ses entrailles comme la carcasse d’un crustacé, chaque élément catalogué avec la même minutie obsessive que celle réputée du cinéaste d’origine texane. Après des mois d’attente, et les échos d’une rumeur tiède provenant de Cannes, prononçons-nous enfin à savoir s’il s’agit d’une œuvrette en mode mineur ou d’une pièce maîtresse à l’intérieure d’une filmographie déjà parsemée de très bons coups (Rushmore, The Royal Tenenbaums).

Afin de comprendre tout d’abord les aboutissants de cette histoire toute simple, il faut remonter un an en arrière dans la diégèse, à l’été 1964, alors que Suzy Bishop (Kara Hayward) et Sam Shakusky (Jared Gilman), s’éprennent l’un de l’autre dans les coulisses d’une représentation de l’opéra Noye’s Fludde de Benjamin Britten. Elle est sur l’île durant l’été avec ses trois frères et ses parents; il y est envoyé par sa famille d’accueil (il est orphelin), plus précisément chez les scouts du camp Ivanhoe. Séparés durant toute une année, ils entretiendront une relation épistolaire avec au bout la promesse de se retrouver et de s’enfuir ensemble. Après avoir mis leur plan à exécution, avec comme objectif d’atteindre une crique retirée au nord de l’île, ils seront traqués par la petite communauté insulaire, menée par un chef scout à l’autorité défaillante, Ward (Edward Norton),  le capitaine de police désabusé Sharp (Bruce Willis) et les parents maussades de Suzy (Bill Murray et France McDormand). Contre vents et marées nous oserons dire, car s’élève à l’horizon une violente tempête qui risque de tout emporter sur son passage, annoncée d’emblée par un narrateur omnipotent (Bob Balaban), ressemblant à s’y m’éprendre au Steve Zissou de The Life Aquatic.

Qu’implique être spectateur aujourd’hui d’un film de Wes Anderson, dont le style est devenu matière durant les dix dernières années à autant de pâles copies et de parodies? À l’énumération de tics devenus à force des tocs? À l’inventorisation d’éléments récalcitrants, d’échos symétriques dans le cadrage et la disposition des plans? Que peut-on dire de l’entame de ce film, nous présentant la demeure estivale de la famille Bishop en succession de glissements entre les pièces où chacun des membres vaque tristement à ses occupations? Qu’elle ressemble à l’introduction de The Royal Tenenbaums? À la scène où nous est montré le bateau de recherche Belafonte comme on éventre une maison de poupée dans The Life Aquatic? Accompagnée d’une pièce musicale expliquant aux enfants comment une symphonie musicale est constituée de plusieurs morceaux distincts, cette scène est d’entrée de jeu une cristallisation du travail cinématographique d’Anderson. Qu’est-ce que son cinéma, sinon la superposition d’un nombre effarant d’éléments narratifs, visuels et sonores qui, joints ensemble, versent soit dans le sublime ou dans le boursouflé, selon la forme du réalisateur, ce dernier planant au-dessus de ses décors micros (les nombreuses pièces de théâtre présentes dans son œuvre) et macros (ici l’île de New Penzance, cartographiée au millimètre) avec la même précision jubilante que son alter ego metteur en scène Max Fischer dans Rushmore.

Comment aborder alors son sixième long métrage du cinéaste, ce petit bout de film (1 h 34) qui se veut quelque chose comme The Goonies réalisé par François Truffaut? En notant peut-être, aussi risqué puisse être ce pari, les variations autour de thèmes que le réalisateur tisse depuis Bottle Rocket en 1996.

Extension de la scène de la fugue au musée de Margot et Richie dans The Royal Tenenbaums, Moonrise Kingdom a d’abord ceci de particulier que sa focalisation est essentiellement préadolescente. Autour des jeunes amoureux en cavale gravite une multitude d’adultes qui tenteront tous de mettre fin à leur idylle, autant pour les protéger d’eux-mêmes que par jalousie. Que ce soit les parents Bishop, dont la relation ne tient plus que par un fil,  le fragile chef de scout Ward, ou le capitaine de  police Sharp qui n’a pas une très grande estime de soi et qui entretient une relation secrète avec la mère Bishop : jamais la dichotomie entre une jeunesse pure et un monde d’adultes désabusés n’aura été tant évidente, à la lumière bien sûr de la confiance et de l’assurance que Suzy et Sam portent l’un envers l’autre devant le bien-fondé de leur évasion.

 À cet effet, avec leurs albums yéyés, leurs livres d’aventures débordants de magie et leurs kits de peinture, les amants ont tout des beatniks de la contre-culture de l’époque. Plus qu’une révolte contre des familles dysfonctionnelles ou de fortune, leur fuite représente carrément un schisme générationnel, parallèlement aux bouleversements continentaux à quelques kilomètres, nous l’imaginons, de New Penzance.

Même si cette dualité enfants matures/adultes puérils n’a rien de nouveau dans l’œuvre d’Anderson (la guerre entre Max Fischer et Herman Blume pour nommer un autre exemple), elle n’est réconciliable ici que lorsque les adultes abdiquent devant la volonté sincère des enfants. Non pas à leurs caprices, mais plutôt à une façon d’être et d’agir que les adultes respectent et, dans une certaine mesure, envient. Cette cheville dans le récit prend forme dans l’une des plus belles scènes du film, celle où le capitaine de police Sharp, qui doit « détenir » Sam jusqu’à l’arrivée des services sociaux (incarnés par Tilda Swinton), admet que l’intelligence du louveteau surpasse la sienne, pour avoir défié l’autorité et organisé un plan de fugue extrêmement bien ficelé, le tout au nom de l’amour. Sharp, l’ultime représentation de la Loi sur l’île, enclenche alors une réflexion qui amènera le récit à sa conclusion touchante, bien sûr prévisible, mais néanmoins conséquente de sa forme qui se rapproche du conte et de la fable.

     Génération dans le vent ou dans le champ?

Outre Sharp, l’opposition des autres personnages adultes peut être vue comme étant accessoire, parce que sous-développée, particulièrement dans la relation entre les parents Bishop, qu’on aurait préférée un peu plus à l’avant-plan (particulièrement le père Bishop interprété par Bill Murray, sur le pilote automatique). Il s’agit de la même constatation pour le personnage du chef des scouts Ward, dont la boucle narrative se résout en quelques minutes aux trois quarts du film. Rien de dramatique, surtout lorsque les acteurs sont tous au sommet de leur forme, certains en jouant dans la gamme qui leur sied le mieux, d’autre en débordant des sentiers qui leur ont été tracés, particulièrement Edward Norton et Bruce Willis, qui n’ont pas peur de briser leur image d’acteurs un peu plus durs, sûrement parce les rôles ici complimentent avec une douce ironie ce qui constitue leurs forces au grand écran. Le capitaine de police Sharp aurait presque pu être nommé John McClane, tellement il est facile d’imaginer le policier new-yorkais de la populaire tétralogie des Die Hard profitant d’une retraite bien méritée sur une petite île de la Nouvelle-Angleterre afin de reposer ses vieux os usés.

Au niveau de la forme, bien sûr les compositions sont toujours soignées au point où les accessoires et l’arrière-plan deviennent  parfois plus intéressants que ce qui est sensé primer devant. C’est par contre parfois dans cette profondeur de champ que le récit gagne un relief humoristique et affectif, comme dans cette monstration toute simple de la situation malheureuse de Sam à l’orphelinat, en l’entourant de jeunes adolescents greasers, ces compositions convergeant vers l’arrière-plan ayant parfois le même génie comique que celles des meilleurs films de l’équipe ZAZ (Airplane!, Top Secret! Hot Shots!). Dans l’ensemble, nous sommes donc en terrains connus, rien de neuf sous le soleil et pour nous, tant que l’exercice ne tombe pas dans le maniérisme protocolaire (ce qui n’est pas le cas ici, contrairement à dans Darjeeling Limited, où la réalisation prenait trop souvent le pas sur le récit), la réalisation ne vient jamais obstruer le développement du récit.

Parenthèse sur la trame sonore, qui n’est jamais lésinée chez Anderson, la première surprise est de ne pas y retrouver de pièces des Kinks, formation anglaise fétiche d’Anderson cadrant parfaitement avec l’époque du film. On retrouve bien sûr Françoise Hardy avec Le temps de l’amour, ver d’oreille de la belle bande-annonce, les pièces de Benjamin Britten et de nombreuses compositions d’Alexandre Desplat, qui y va d’orchestrations accordant banjos, xylophones, guitares, harpes, piccolos et cœurs de scouts, pour un résultat organique et chaleureux, beaucoup plus absorbant que n’importe quel hit vintage qui viendrait briser le rythme du film.

Comme une semaine au camp de vacances, Moonrise Kingdom est réglé d’avance, et votre appréciation des activités qui vous sont proposées dépendra de votre capacité à vous laisser guider dans un parcours tracé à même une œuvre miroir, que nous connaissons tous par cœur comme une comptine. Est-ce une raison suffisante de gâcher son plaisir? Aucunement, surtout lorsque tous ceux impliqués se prêtent au jeu avec un enthousiasme palpable. Comme sur la magnifique couverture du dernier Sight and Sound, le réel chef scout est Anderson lui-même, et s’il nous sert du réchauffé, il ne peut feindre un manque d’autorité à propos de cette œuvre complète, amusante et qui fait un joli pied de nez aux blockbusters de cet été qui promettent de nous divertir à coups de feux d’artifices démesurés, alors que parfois tout ce qu’on a besoin pour avoir un gros fun noir c’est de quelques pétards et d’une ballade en forêt en bonne compagnie.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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