Récemment, Alain Resnais, immortel et infatigable, présentait son plus récent film, Vous n’avez encore rien vu (2012), au Festival de Cannes. Sur le tapis rouge, aucune surprise lorsqu’on aperçoit, entourant le réalisateur nonagénaire, plusieurs visages familiers, collaborateurs récurrents au sein de son œuvre. C’est un peu comme une famille que l’on retrouve à chaque fois. L’éternel duo Sabine Azéma – Pierre Arditti, que l’on a pu voir sous de multiples déclinaisons, notamment dans l’exercice de style Smoking et No Smoking (1993), accompagnait Lambert Wilson, au sommet de sa forme. Depuis 2003, Alain Resnais réalise un film aux trois ans. Les Herbes folles (2009), notamment, mettant en scène Sabine Azéma et André Dussolier, est, à notre avis, un incontournable.

Après avoir procédé à quelques expérimentations, parfois chorales, comme pour le film On connaît la chanson (1997), où plusieurs chansons populaires étaient intégrées à même les dialogues des six personnages principaux, le metteur en scène d’Hiroshima mon amour (1959), réalise le film Cœurs en 2006. Il s’agit d’un film choral librement adapté de la pièce Private Fears in Public Places d’Alan Ayckbourn. L’aspect théâtral, présent dans bien des œuvres de Resnais, occupe, dans ce film, une place centrale. Six protagonistes se côtoient, dans un arrondissement anonyme de Paris, alors qu’il neige constamment sur la capitale. Dans le film Cœurs, nous assistons à certains fragments de vie d’une mosaïque de personnages. Le couple formé par Dan (Lambert Wilson) et Nicole (Laura Morante) se cherche en vain un appartement pour vivre plus heureux; Charlotte (Sabine Azéma), sous ses airs de douce chrétienne, prête des vidéocassettes érotiques à Lionel (Pierre Arditi) et Thierry (André Dussollier); Gaëlle (Isabelle Carré) cherche son âme sœur en plaçant des petites annonces dans le journal ; bref, tous sont à la poursuite du bonheur et tentent de trouver l’amour. Il semble donc évident que le thème rassembleur est la recherche de l’amour. Chaque histoire est une sorte de variation sur ce thème, explorant au passage l’histoire d’un couple usé, celle d’une première rencontre, en passant par la découverte de curieuses perversions. La solitude plane également au-dessus de chacun de ces protagonistes, et le film n’est pas nécessairement une ode à l’amour parfait. « Finalement, on traverse la vie souvent seul », dit Lionel lors d’une magnifique scène, alors qu’il se confie à Charlotte et qu’il neige dans la cuisine, ce qui constitue une véritable matérialisation des fondus enneigés omniprésents dans le film. Les personnages se croisent, parfois par hasard, mais en définitive, la plupart finissent seuls. L’épilogue présente tous les protagonistes, seuls, au travail, au bar ou à la maison, éclairés par un projecteur. Cette fin théâtrale – clin d’œil probable à la pièce de théâtre qui a inspiré le film – vient lier, d’un point de vue évidemment esthétique, mais également thématique et poétique, les personnages entre eux. Seuls Thierry et Gaëlle (frère et sœur) se retrouvent ensemble et semblent se réconcilier.

Resnais présente de multiples tranches de vie, afin d’offrir plusieurs points de vue sur son thème central. Grâce au hasard, entre autres, les personnages se croisent, se heurtent ou se manquent de peu dans un embrouillamini de plans organisés. La caméra furète et nous montre des moments de la vie des différents personnages. À maintes reprises, ces derniers sont délaissés par la caméra, mais certains d’entre eux pourront intervenir dans l’histoire d’un autre personnage et causer des rencontres inattendues, grâce au montage alterné. Les scènes sont entrecoupées de fondus enneigés, ce qui forme des cloisons bien définies entre les protagonistes. Paradoxalement, ce procédé permet aussi de lier en douceur les scènes entre elles et d’unir chaque histoire. En outre, les personnages sont souvent entourés de murs, métaphoriques ou non, ce qui crée un effet d’isolement particulièrement efficace. Des cloisons qui accentuent la solitude collective, certes, mais qui créent également des liens importants entre chaque scène.

Dans le film de Resnais, les liens sont de divers ordres, mais surtout interpersonnels. On relève également une unité thématique (la recherche de l’amour), une unité de lieu (Paris), une unité esthétique (notamment les fondus enneigés et l’éclairage théâtral par moments) et une continuité temporelle. Tous ces éléments amalgamés viennent créer une structure forte et englobante. Cœurs, à l’instar de la majorité des films chorals, prône la peinture des émotions sur l’action. Il s’agit, en ce sens, d’une véritable chronique du presque rien, où aucune péripétie rocambolesque ne vient bouleverser le déroulement des histoires. On assiste à des événements, certes, mais à une échelle considérablement plus petite, afin d’explorer le monde parfois très subtil des émotions humaines. Serions-nous surpris d’apprendre que Cœurs ne se conclut pas vraiment, qu’il laisse planer les histoires ? Toutes les sous-intrigues sont laissées en suspens et la vie continue, parfois sans grands changements depuis le début du film. Cette fin ouverte peut laisser certains spectateurs sur leur faim, alors que d’autres peuvent y voir une occasion de s’engager davantage dans le film, en imaginant la suite des choses. Ainsi, comme dans un bon nombre de ses films, Resnais suggère plutôt qu’il ne montre, ce qui est tout à son honneur.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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